Cette pochoiriste a choisi son nom en référence au matériau qui l’a d’abord inspirée et qui donne à son travail, dans la rue comme en atelier, une force et une authenticité convaincante.
Par Christian Charreyre

Elle a commencé par vendre du mobilier industriel et à fabriquer des figurines en béton, dont elle a collé des images dans la rue. De là à devenir une artiste urbaine, il n’y avait qu’un pas qu’elle a mis quelques mois à franchir. Aujourd’hui, ses œuvres murales se voient dans les rues de Paris, notamment à Montmartre, et ses tableaux sur différents supports séduisent aussi les collectionneurs.

Vous avez commencé par décorer des figurines en béton que vous avez customisées avec le pochoir. Pouvez-vous nous raconter cette histoire ?

Dans une boutique de mobilier vintage, je rénovais des meubles et je les personnalisais avec des pochoirs. Je voulais proposer une collection de décorations en béton, un matériau que je ne connaissais absolument pas et que je souhaitais maîtriser. Me familiariser avec lui était un challenge. Au départ, mes personnages étaient essentiellement bruts, puis j’ai commencé à réaliser des customisations assez simples, avec des pochoirs que je confectionnais sur-mesure. Par la suite, j’ai repris des comics, un peu plus complexes à élaborer.

Comment est né votre intérêt pour l’Art Urbain ?

En me baladant dans les rues de Paris, j’ai découvert tout un monde autour de l’art de rue, finalement très vaste, de la simple esquisse sur un bout de mur à un graff, un collage, une fresque… Des univers très variés et très intéressants. J’ai pris beaucoup de photos que j’ai partagées sur les réseaux. Je n’imaginais pas alors que je me poserais à mon tour sur les murs !

Le fait d’avoir voyagé sur la Seine avec vos parents vous a-t-il permis de découvrir des artistes et des œuvres un peu partout ?

Mon père est marinier de père en fils depuis plusieurs générations. J’ai donc grandi sur une péniche. Enfant, j’ai d’abord découvert un florilège de graffs sur les quais de Seine. La vie de marinier est très prenante. Beaucoup d’heures de navigation, les paysages qui défilent… mais qui permet à l’imagination de se développer et de s’adonner à la créativité.

Quelles sont vos sources d’inspiration ?

Je m’inspire beaucoup de ce que je vois dans la vie de tous les jours, notamment pour les matières lorsque je travaille des fonds pour des pochoirs sur support. Les matières brutes ou patinées, telles que l’acier rouillé ou les couches de peintures successives défraîchies par le temps sur du bois usé… me séduisent beaucoup. La nature aussi est intéressante, par ses changement de saisons, ses multitudes de couleurs… Tout est source d’inspiration si on aiguise un peu son imagination.

Et vos modèles ?

Autodidacte, je n’ai pas réellement de modèle. Je reste néanmoins très admirative du travail de Pignon Ernest que j’ai découvert très tard. Les muralistes me fascinent également.

Pourquoi avoir choisi le collage comme technique ?

Le collage permet de prendre le temps de travailler en atelier, de s’appliquer. Une fois le pochoir réalisé, il ne faut que quelques minutes pour l’apposer sur un mur. Si je devais réaliser un pochoir directement dans la rue, cela me prendrait des heures, nombre de layers oblige. Le Street Art reste quand même illégal, alors mieux vaut ne pas rester trop longtemps sur le lieu du méfait !

Vous travaillez vos pochoirs au pinceau et non à la bombe. Pourquoi ?

C’est une technique que je maîtrise. C’est très simple pour moi de revenir sur des détails au pinceau, et puis la peinture utilisée, essentiellement de l’acrylique, ne dégage aucune odeur. Je n’ai pas de lieu approprié pour utiliser la bombe. Mais j’aimerais y venir lorsque j’aurai un vrai atelier. Pour le moment je travaille mes œuvres chez moi.

Comment choisissez-vous les murs sur lesquels vous collez ?

Je déambule dans les rues à la recherche du mur qui sera en adéquation avec l’œuvre. En général, il est défraîchi, a bien vécu et la matière est intéressante à habiller. J’aime aussi le mélange à la végétation. Je ne réalise pas l’œuvre en fonction d’un mur, je cherche le mur en fonction de l’œuvre, sans aucune frustration. Si je ne le trouve pas, je colle plus tard.

Comment vivez-vous le côté par nature éphémère des œuvres murales ?

J’aime voir la dégradation au fil du temps liée aux intempéries. L’œuvre prend tout son sens et s’intègre davantage au mur choisi au moment du collage. Elle s’effiloche, se désintègre peu à peu… Parfois, on ne distingue plus que quelques détails et c’est très beau. La dégradation causée par l’homme est plus difficile à comprendre. En revanche, même si je conçois que cela ne plaise pas, je reste surprise par l’arrachage.

Vous rappelez-vous de votre première œuvre dans la rue ?

Oui, c’était à Montmartre, quartier que j’affectionne, accompagnée d’amies. Un très grand moment ! Novembre 2018, il pleuvait ! J’avais préparé plusieurs portraits dont certains de ma fille sur de vielles pages de livre assemblées et du kraft.

Quelles ont été vos relations avec le monde du Street Art ?

J’ai découvert énormément d’artistes en déambulant dans les rues. Je me suis intéressée à beaucoup d’entre eux, à leurs techniques, leurs parcours. Je suis allée à des expositions, j’ai fait des rencontres, je me suis liée d’amitié avec des « chasseurs» de Street Art. C’est d’ailleurs en partie eux qui m’ont poussée dans la rue. Une fois le cap franchi, et après un an de collage dans la rue, j’ai participé à ma première exposition grâce à Events Roslucie, ce qui m’a permis de m’émanciper davantage.

Même si les choses changent, il n’y a pas encore beaucoup de filles dans l’Art Urbain. Une idée de la raison ?

Je pense que le côté illégal peut freiner le passage à la rue. Les filles ressentent peut-être une certaine frilosité ? Surtout, beaucoup d’artistes urbains opèrent la nuit et, pour une fille, mieux vaut être accompagnée pour éviter d’être importunée. Je parle surtout en mon nom.

Votre travail a-t-il évolué depuis vos débuts ?

L’évolution est permanente. J’apprends, j’essaie, je découvre à chaque nouvelle réalisation. C’est même un besoin pour ne pas stagner ou me lasser. Mes premiers pochoirs étaient souvent dans des camaïeux de gris et composés de
peu de couches. Mais je suis vite passée à plusieurs layers et à la couleur.

Vos premiers sujets étaient des icônes. Est-ce que vous souhaitez vous en affranchir ?

Si j’ai choisi de réaliser ces sujets, c’est avant tout parce que ce sont des figures qui parlent à un grand nombre d’entre nous, qui évoquent forcément quelque chose en chacun. Toutefois, j’ai toujours réalisé des portraits d’inconnus qui communiquent une certaine émotion. C’est ce qui m’anime avant tout, le partage d’émotions. Je
privilégie donc des personnes auxquelles chacun peu s’identifier plus ou moins dans un temps donné par ce qu’elles dégagent. Un sourire, une grimace, une posture, un sentiment, autant de petites choses qui nous caractérisent et dans lesquelles on se retrouve.

Le travail en atelier prend-il plus de place aujourd’hui pour vous ?

Il a toujours pris beaucoup de place ! Cela a une grande importance pour moi de créer, c’est vital. Cela me permet de m’évader, de ne penser à rien d’autre, comme un exutoire.

Est-ce toujours du Street Art ?

Très manuelle, je m’adonne à diverses activités. Mais le Street Art est prédominant. Mes journées sont bien remplies mais je m’arrange toujours pour crayonner un petit quelque chose sur un coin de feuille.

Vivez-vous de votre art ?

Mon métier est l’aménagement de péniches et c’est très intense. Je partage le temps qu’il me reste entre vie perso et activité artistique. En vivre serait une bien heureuse finalité mais je reste les pieds sur terre.

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