Longtemps qualifiée de « belle endormie », la métropole aquitaine connaît depuis quelques années un véritable bouillonnement culturel. Et le Street Art ne fait pas exception à la règle, avec une scène locale particulièrement active.
Par Christian Charreyre

Comme toutes les grandes villes françaises, Bordeaux a longtemps été le théâtre d’une pratique vandale et semi-clandestine du Street Art. Dans les années 1980, un collectif baptisé Les Inflamables (avec un seul « m ») avait ainsi piraté les affiches de l’exposition Keith Haring et graffé 70 mètres de murs du CAPC, le musée d’art contemporain, institution de la ville. Les choses ont radicalement changé à partir de 2016, avec une reconnaissance de l’importance de l’Art Urbain. Dès lors, la Mairie a décrété le lancement d’une saison annuelle du Street Art. Des manifestations marquées par une intervention du collectif Monkey Bird à la patinoire de Mériadeck, la création du Shake Wake Festival, l’exposition Légendes urbaines à la Base sous-marine en 2018 ou l’invitation donnée l’année dernière à l’artiste espagnol Gonzalo Borondo qui a investi un lieu historique, le temple des Chartons, fermé au public depuis 50 ans. Une trentaine de fresques ont ainsi pu être réalisées au cours des dernières années, avec la bénédiction et parfois le financement des autorités municipales.

Une ville pleine de surprises

Alexandre Vendé est le fondateur du site Bordeaux en Français (bordeaux-en-francais.fr) qui propose, entre autres activités, des visites à la découverte du Street Art dans la ville et se terminant par une initiation au Street Art pour passer de l’observation à la pratique et repartir ensuite avec son œuvre. C’est à New York, et plus particulièrement à 5Pointz qu’il a découvert ce mouvement artistique, aujourd’hui incontournable des City Trip, que ce professionnel du tourisme propose dans la Grosse Pomme, mais aussi à Miami, Chicago, Las Vegas, San Francisco et Los Angeles. « Il ne faut pas oublier que le Street Art est né à Philadelphie puis s’est développé à New York et que, depuis quelque années, Miami s’est imposé au niveau mondial, avec son célèbre festival d’art contemporain, Art Basel. Si l’on veut comparer avec ces grandes villes américaines, Bordeaux ne joue pas dans la même cour ! À part Paris, aucune ville en France ne peut faire le poids. Bordeaux ne sera jamais New York, mais New York ne sera jamais non plus Bordeaux avec son histoire, ses magnifiques bâtiments en pierre bordelaise, ses vignes… L’idée est de s’inspirer des bonnes pratiques et bons évènements que propose New York, et de tenter de les transposer et les adapter, chez nous ». Pour ce spécialiste, ce ne sont pas en effet les sites intéressants qui manquent. « L’écosystème Darwin rassemble le plus d’œuvres au mètre carré et la meilleure qualité. C’est un passage obligatoire pour tout amateur d’Art Urbain. Pour moi, c’est le Brooklyn de Bordeaux, avec son côté alternatif et artistique.

Les œuvres y sont magnifiques et changent régulièrement avec, surtout, des artistes locaux mais aussi de nombreux talents de tous horizons. Ensuite, c’est dans le quartier des Chartrons qu’il faut aller. Dans ce quartier qui ressemble à un magnifique petit village dans la ville, vous trouverez de nombreuses œuvres disséminées un peu partout mais aussi le M.U.R.. Enfin dans les quartiers Saint-Michel et Bacalan mais aussi dans le cœur historique de la ville, on peut voir de nombreuses œuvres, fresques, collages, sculptures… ». Pour Alexandre, le Street Art s’est énormément développé ces dernières années « par l’intermédiaire d’un lieu alternatif comme Darwin, mais aussi grâce à l’association le Pôle Magnétique ou encore le M.U.R. et plusieurs artistes qui ont investi une grande partie de la ville, notamment David Selor, Alber, Amo, Philippe Poulet…, et qui y ont apporté couleurs, esthétisme, humour… Pour moi, le Street Art fait aujourd’hui partie de la ville mais reste à mon goût encore trop peu connu de la majorité des Bordelais. Il prend néanmoins tout doucement sa place ». Cette évolution se ressent notamment dans les relations entre les artistes et les pouvoirs publics. « Les artistes présents à Bordeaux depuis longtemps ont pu voir un changement ces 2-3 dernières années, de la part de la ville mais aussi de la police. Les autorités sont nettement plus indulgentes et permissives à l’égard des artistes même si ce n’est pas encore parfait. Et désormais, les artistes respectent également la ville, notamment le centre historique classé au patrimoine de l’UNESCO… D’autant que la ville a laissé quelques lieux pour que les artistes puissent s’exprimer. On les voit œuvrer la nuit ou au petit matin. Eux comme moi, qui m’essaie depuis peu à cet art que j’adore, privilégions les moments plus calmes ».

La richesse de la création locale

Une des clés du dynamisme Bordelais tient sans doute à l’implication d’acteurs locaux, à commencer par Pôle Magnetic, une association fondée par Pierre Lecaroz en 2013 qui produit de nombreux projets artistiques. Elle est notamment à l’origine de la version locale du M.U.R. qui accueille chaque mois un nouvel artiste pour une œuvre éphémère. Son fondateur, Pierre Lecaroz, est un amateur passionné. « J’ai commencé à prendre des photos de Street Art en 2007, pendant mes vacances, une manière d’immortaliser l’éphémère. Je trouvais que les interventions sauvages embellissaient l’espace public et qu’elles symbolisaient la convergence de mes influences musicales et graphiques. C’est ainsi que ma passion est née et j’ai choisi de la partager ». Début 2013, Pierre Lecaroz fonde donc cette structure hybride, « à la fois galerie d’Art incubateur de projets novateurs et médiateur culturel. Encourager la liberté d’expression artistique contemporaine, imaginer de nouveaux formats d’évasion, donner corps aux ambitions des artistes, aménager des espaces temps de découverte et d’initiation, agir pour l’accès à la Culture pour tous sont les valeurs incarnées par l’association ». Pour cet acteur local incontournable, aucun doute, « Bordeaux vit, respire, rêve Street Art ! La vitalité de la scène locale en témoigne, avec des artistes comme Stéphane Carricondo, Rouge, Tomas Lacque, Nasti, Darry Perier, Mika Husser, Bobaxx, Naïf, Jean Rooble, Trakt, Landroïd, Aerosept, Charles Foussard, Alber. Mr Kern… ».

Parmi les derniers projets soutenus par Pôle Magnetic, la fresque monumentale de 600 mètres carrés réalisée sur un bâtiment en partie occupé par Orange, à Villenave-d’Ornon, près du terminus du tramway, un projet de 50.000 euros financé par Bordeaux Métropole. « Ce projet est atypique parce qu’il intègre la commande artistique publique de la métropole, intitulée ’’l’art dans la ville’’. Le projet a été mené par la FAB (La Fabrique de Bordeaux Métropole) en concertation avec les riverains. Il y avait énormément d’enjeux : la perception par les habitants de la commune de ce bâtiment qu’ils vivaient comme une verrue visuelle, et aussi les contraintes topologiques du bâtiment avec du crépi, des décrochés, des fenêtres. J’ai fait une sélection artistique, au regard de ces contraintes techniques. Il a donc fallu s’orienter vers des fresques plutôt abstraites. Tout ce qui était figuratif n’était pas envisageable pour ce genre de support. Au final, trois propositions ont été soumises aux riverains qui ont voté et le projet a été présenté aux élus. Initialement, c’est la proposition de Stéphane Carricondo qui a été retenue », explique Pierre Lecaroz. Cette reconnaissance n’est-elle pas un frein à la vitalité de la création locale ? Pierre Lecaroz ne le pense pas. « Tout n’est pas manichéen ! L’institutionnalisation du Street Art à Bordeaux a contribué à la reconnaissance et l’émergence d’artistes locaux. Elle a aussi permis d’accéder à des équipements publics ou privés encore inaccessibles hier, d’intégrer des saisons culturelles subventionnées et ainsi de générer une économie vertueuse. Et rien n’empêche les artistes de poursuivre leurs pratiques illégales en parallèle ». Pour le plus grand plaisir des visiteurs.

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