L’exposition « Violent Treasure » au Palais de Tokyo est l’occasion pour celui que l’on considère comme le père du graffiti abstrait de poursuivre son histoire d’amour avec la France et de prouver qu’il n’a rien perdu de sa force créatrice.
Par Christian Charreyre

Should I stay ou should I Go ? À la question des Clash, un groupe qui a beaucoup compté dans sa vie, Lenny McGurr, l’artiste connu depuis les années 70 sous le nom de Futura (avec ou sans millésime, selon les périodes) répond clairement qu’il est toujours là, et bien là. À bientôt 65 ans, le pionnier du graffiti new-yorkais peut s’enorgueillir d’un exceptionnel parcours créatif qui l’a conduit à explorer en 45 ans tous les champs de la création.

De la rue au premier plan

À la fin des années 1970, l’explosion graffiti sur le métro new-yorkais a secoué l’histoire de l’art. C’est à cette époque que commence l’aventure de Lenny, né à Brooklyn en 1955, inscrit à la School for Visual Arts pour y apprendre les techniques de l’imprimerie. « J’étais un ado, j’allais à l’école en métro et je voyais tous ces pseudos écrits sur les murs et les trains. Et, à chaque fois, je me disais “Whaou, c’est super, j’aimerais faire la même chose, moi aussi”. Tout ça était très excitant. En tout cas, ça m’excitait beaucoup quand j’avais 15 ans ». Comme beaucoup, il commence par taguer des rames et des murs et cherche un nom. « Sur le chemin de l’école, je pensais à un nom, à une signature… C’est comme une publicité pour soi-même ». Ce sera Futura 2000, inspiré par le film de Kubrick, 2001 : L’Odyssée de l’espace, et le livre Future Shock du futurologue Alvin Toffler. C’est avec Dondi et Zephyr qu’il trouve son style, délaissant le travail du lettrage pour se tourner vers l’abstraction. Un accident survenu pendant qu’il peint un métro le conduit à s’engager dans la Marine et l’éloigne de la scène graffiti pendant quatre ans. Il reprend en 1979. En 1980, le groupe punk des Clash, « l’une des plus belles rencontres de ma vie », l’embarque pour une tournée mondiale pendant laquelle il crée des graffitis à la bombe, en direct sur scène. Il peint les décors et conçoit la pochette de leur single This Is Radio. En 1983, le graffeur écrit et chante sur The Escapades of Futura 2000 avec Mike Jones,
chanteur et guitariste des Clash.

Un artiste reconnu

S’il a assez rapidement abandonné le lettrage pour les lignes géométriques, Futura n’a pas théorisé son approche artistique. « Quand j’ai commencé en 1979-1981, les gens me comparaient à Kandinsky et faisaient des références à d’autres artistes dont je n’avais jamais entendu parler ! ». Son passage à l’abstraction a été marqué par son expérience sur un porte-avion. Déjà inspiré par la cinétique des peintures sur un train en mouvement, il est fasciné par la puissance des avions de chasse et les imprimés des tissus militaires. Dans le début des années 1980, il réalise la première peinture totalement abstraite recouvrant l’intégralité d’un wagon de métro. En 1981, Futura 2000 se retrouve pour la première fois aux côtés d’Andy Warhol et de Jean-Michel Basquiat, dans une exposition collective, « New York/ New Wave » au MOMA PS1. L’année suivante, il organise sa première exposition personnelle à la Fun Gallery, qui représente Keith Haring et Jean-Michel Basquiat. « À l’époque, je n’y connaissais rien en art. Je ne tentais pas de faire la transition entre la rue et les galeries d’art. Ce n’était pas mon but premier, ni ma vision du Street Art et du graffiti. Mais Keith Haring et Basquiat m’ont initié au monde de l’art. Ils m’ont aidé à être accepté par cette communauté qui formait une élite. Ce sont les plus grands artistes que j’ai jamais rencontrés et connus ». Sa carrière est lancée, Futura 2000 expose alors dans le monde entier. Ses œuvres d’expressionnisme abstrait sont considérées comme les héritières de l’action painting dans lesquelles on retrouve le dynamisme gestuel de Jackson Pollock ou William de Kooning.

Histoire d’amour avec la France

Si son père est d’origine irlandaise, sa mère est francoaméricaine. Mais ce n’est pas à ses racines familiales que Futura doit une relation particulière avec notre pays. C’est en fait grâce aux Clash que le coup de foudre a eu lieu. « Je suis venu pour la première fois à Paris en 1981. J’accompagnais le groupe lors de leur tournée. Autant dire que ce fut un moment très excitant ! C’est ici que j’ai rencontré ma femme, alors journaliste chez Europe 1. En revanche, je n’ai jamais vécu dans la capitale plus d’un mois. Difficile pour moi de me résoudre à quitter New York… ». Les Français ont également adopté l’artiste, qui a exposé dans les grandes galeries spécialisées, chez Madga Danysz, Galerie du Point du Jour Agnès B…, mais aussi dans les institutions (Musée des Beaux-Arts de Tourcoing, Palais de Tokyo). En 1985, Futura participe au premier rassemblement du mouvement graffiti et d’Art Urbain à Bondy (France), à l’initiative des VLP, avec Miss Tic, Epsylon Point, Blek le rat, SP 38, Banlieue-Banlieue, Nuklé-Art, Jef Aérosol, Speedy Graphito…

Véritable icône pop

Après 45 ans de carrière, il est pratiquement impossible de trouver un pan de la culture populaire sur lequel Futura n’a pas imprimé sa marque. L’artiste a également franchi un pas supplémentaire en fondant un studio de design Futura Laboratories. Il a ainsi réalisé plusieurs collections d’envergures et des visuels pour des performances
musicales, collaboré avec Karl Lagerfeld, Lévi’s, BMW, Comme des Garçons… Il a même fait équipe avec le fabricant de jouets japonais Medicom Toy pour sa ligne Kubrick. Pour sa participation au Lasco Project, Futura 2000 a réalisé une gamme de produits dérivés spécialement conçus pour le Palais de Tokyo, dont un masque en tissu. Au-delà du Street Art, Futura a marqué son époque. Pas mal pour un gamin de New York qui n’a « jamais imaginé ou voulu devenir célèbre… D’ailleurs, ma notoriété passe souvent au second plan. Ma vie ne se résume pas à être Futura, il
y a beaucoup d’autres choses qui comptent pour moi, comme ma famille ».

 

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