Pionnier de l’Art Urbain, Gérard Zlotykamien trace sur les murs ses Éphémères depuis les années 1960, dont beaucoup ont disparu ou sont vouées à disparaître. Et seules ses figures fantomatiques désormais sur toiles, sac…, nous rappellent avec force les millions de vie envolées et l’éphémérité de l’existence humaine.
Par Gabrielle Gauthier

 

Gérard Zlotykamien le dit lui-même : « Je suis sérieux uniquement dans la peinture ». L’artiste, que l’on pourrait croire sombre et obcur, lui qui n’a de cesse de tracer ses Éphémères depuis plusieurs décennies, terrible et vibrant écho à la fragilité de la vie humaine, sublime ses révoltes et son désespoir par un humour aussi subtil que jouissif, un sens de la formule éclairé et un recul salutaire face aux « certitudes ». L’écouter est un plaisir immense, tout autant que plonger le regard dans ses oeuvres.

J’ai entendu dire que vous avez d’abord été un peintre de chevalet avant d’utiliser les bombes aérosols. Est-ce exact ?

Tout à fait. Tous les peintres ne se retrouvent-ils pas un jour ou l’autre devant une feuille de papier ou une toile ?

Alors pourquoi êtes-vous passé de la toile au mur ?

Cela remonte à plus de 60 ans ! En 1963, lors de la Biennale de Paris à laquelle je participais, Eduardo Arroyo et moi avons été censurés. On m’avait demandé de peindre un mur autour d’un abattoir, à l’intérieur duquel était notamment exposé Eduardo Arroyo, qui présentait les quatre dictateurs Hitler, Mussolini, Franco et Salazar, les deux derniers alors toujours en vie. Le Ministère de l’intérieur de l’époque a même voulu faire sauter l’abattoir. Cette censure, je la comprends seulement aujourd’hui, grâce à un documentaire d’Arte sur le procès d’Auswitch que j’ai vu il y a trois ou quatre mois. J’y ai découvert que, en 1965, 52% des allemands pensaient que Hitler n’avait pas fini le travail… Cette étude m’a ouvert les yeux quant à cette censure : pas question de « choquer » les Espagnols, les Allemands… Pour autant, à l’époque, je ne l’ai pas acceptée. Cela m’a conforté dans l’idée de peindre dans la rue. Mais j’y pensais bien avant la Biennale, notamment après avoir vu les maisons d’Amsterdam et les premières tours de La Défense, toutes colorées. J’ai donc oeuvré dans la rue mais avec mon thème, ce qui n’était – et n’est – pas forcément quelque chose de très « adroit » [rires], mais que je revendique aujourd’hui et que j’ai toujours revendiqué.

Vous nommez votre oeuvre les Éphémères. Comment vous est venu ce nom ?

J’ai trouvé la définition dans le dictionnaire Larousse. Un éphémère est un insecte qui vit 24 heures, uniquement pour se reproduire, puis meurt. Même si je n’en ai pas la certitude, je pense que nous sommes nous-mêmes très éphémères. Quand on regarde ce qui se passe dans le monde, on s’aperçoit que la vie, qu’elle soit arrachée symboliquement par la disparition de centaines de milliers de personnes en quelques secondes, ou qu’elle dure cent ans, est très fragile. Je reste néanmoins très prudent. Les personnes qui croient à la réincarnation, au retour du Messie… ont peut-être raison ? En tout cas, il n’est pas prouvé qu’elles aient tort. Mais on ne peut pas prouver non plus que j’ai tort. Les seules certitudes que l’on peut avoir concerne ce qui est faux.

Est-ce un symbole de la destinée humaine ?

J’en ai la certitude… mais ce n’est que MA vérité. Que représente l’Humanité par rapport aux milliards d’années écoulées et à venir ? Que pèsent les êtres humains dans l’univers, y compris ceux qui nuisent à d’autres êtres humains ? Si je vis aussi vieux que Soulage, peut-être changerai-je d’avis [rires]… Je n’en suis pas sûr au regard des millions de personnes que Hitler, Moa, Staline… ont fait disparaître.

L’effacement de la mémoire collective, l’absurde qui semble gouverner le monde sont-ils toujours au coeur de votre travail ?

Probablement. Je ne peux pas faire autrement que créer, la création est une sorte de maladie. Mon travail présenté en galerie « sort de moi » dans sa totalité : formes, tailles, matières… Pour la fresque que je vais réaliser en revanche, c’est différent. D’abord parce qu’un mur est une surface imposée ; ensuite parce que le mur en question donne sur un square. Je crois qu’il n’est pas nécessaire de présenter aux enfants mon travail de galerie. Pas question de les traumatiser si jeunes… D’autant qu’il n’y a pas suffisamment de psychanalystes pour pouvoir tous les traiter [rires]. Pour ce mur, je suis donc en pleine réflexion, qu’il y ait une pensée constructive, un sujet qui, pour moi, n’est pas très facile à traiter puisque ce n’est pas dans mes habitudes.

 

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