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Interview

JANA & JS : des œuvres personnelles à portée universelle

Photographes, pochoiristes, collagistes, peintres… le talentueux duo d’artistes met en scène des histoires simples qui parlent à tous.
Par Gabrielle Gauthier

Qu’on le découvre en ville, en pleine nature ou en galerie, « l’album de famille » de Jana & JS résonne en chacun de nous, tant leurs œuvres racontent un quotidien proche du nôtre. Poétiques et teintées de nostalgie, toutes révèlent l’importance que l’on devrait accorder à chaque moment de vie, du plus anodin au plus marquant.

Pourquoi avoir choisi de peindre en duo ?

Cela s’est fait très naturellement. Entre Jana et moi, c’est avant tout une histoire humaine… Nous nous sommes rencontrés à Madrid. À l’époque, je découvre la technique du pochoir et les interventions dans la rue. Jana, qui pratiquait le dessin, la peinture et la photographie, m’a initié à la photo. Nous avons alors mélangé nos passions, nous ouvrant l’un à l’autre sur nos pratiques respectives, jusqu’à essayer la peinture. Notre histoire d’amour a commencé au même moment…

Chacune de vos œuvres part ainsi d’une photo. Mais la photo précède-t-elle l’idée ou l’idée précède-t-elle la photo ?

Il n’y a pas de règle… Il y a une dizaine d’années, nos clichés d’inconnus étaient pris dans la rue, de façon spontanée. Désormais, tout en restant assez libres, nous organisons des séances photos car nous avons une idée beaucoup plus précise de ce que nous avons envie d’exprimer. Et ces clichés font naître de nouvelles idées, nourries notamment par les modèles, les poses que l’on a imaginées… Les lieux dans lesquels nous choisissons d’intervenir ou ceux dans lesquels nous sommes invités, dans le cadre de festivals notamment, déclenchent également une idée… et la prise de photos. Cela peut être une façade d’immeuble, la vieille porte d’un lieu abandonné…

Qu’est-ce qui vous nourrit ?

Notre quotidien d’abord mais aussi les rencontres que l’on fait lors de nos voyages, les lieux que l’on explore… Nous faisons pas mal « d’urbex », bien que nous ne vivions pas dans un environnement très urbain, visitons de nombreux endroits abandonnés, liés à la mémoire, aux souvenirs, où les images, les textures… nous inspirent. Nous puisons également notre inspiration des étapes importantes de la vie autant que des choses anodines, une phrase, un sentiment, le texte d’une chanson… De cela découlent nos séances photos.

Qu’explorez-vous à travers vos œuvres ?

Notre travail est lié à une certaine nostalgie, au temps qui passe et aux marques qu’il laisse aussi bien sur les objets que sur les personnes. Nous nous construisons tous à travers notre histoire, où chaque chose a son importance, un fait que nous trouvons intéressant d’explorer à travers nos images et les supports que nous utilisons, et qui font partie intégrante de notre process et de notre démarche. Nos assemblages de bois et de papier par exemple dialoguent avec ce que l’on a peint…

Pourquoi cette nostalgie du temps qui passe ?

Tout ce que l’on a vécu nous enrichit, de même qu’un objet trouvé est porteur d’histoire… Jana et moi ne vivons pourtant pas dans le passé ! Au contraire, nous sommes tournés vers l’avenir avec nos trois jeunes enfants. Mais pour nous, l’histoire s’imbrique ; elle est à la fois passée, présente et future. Surtout, l’histoire est essentielle pour comprendre mais aussi pour construire le futur. Et puis n’y a-t-il pas une douce joie à se remémorer de bons moments, même s’il s’agit de moments passés, d’être un peu nostalgique qu’ils n’existent plus ? Le souvenir de ces instants doit être agréable et porteur de joie.

Vos œuvres semblent d’ailleurs intemporelles…

Effectivement, il y a relativement peu de signes qui permettent de « dater » nos œuvres. Les personnages appartiennent nécessairement au présent puisqu’ils sont dans nos vies au moment où nous les photographions mais ils pourraient également appartenir à une autre époque, celle des objets sur lesquels ils sont peints. Ils peuvent aussi, comme lorsque nous mettons en scène des enfants, être définitivement tournés vers l’avenir.

Des œuvres intemporelles mais également universelles…

Merci ! L’universalité et l’intemporalité sont importantes pour nous, afin que nos œuvres parlent au plus grand nombre. Chacun doit pouvoir se projeter ou se reconnaître dans nos personnages. Car notre
travail, aussi personnel soit-il, n’est en aucun cas une démonstration d’égo !

D’où viennent vos personnages ?

Ce sont toujours des personnes que l’on connaît, des amis, de la famille… parce nous avons besoin d’une certaine intimité, l’envie d’un moment décomplexé et partagé. Nous leur demandons d’exprimer le sentiment que l’on a envie de transparaître, ce qui n’est pas toujours évident à expliquer. C’est d’ailleurs une contrainte puisque nous disposons d’une palette de personnages réduite et récurrente. D’un autre
côté, ces personnages que nous suivons depuis longtemps changent, grandissent…, aussi bien dans notre travail que dans la réalité. Cela matche avec l’idée du passage du temps, amenant une certaine cohérence à notre démarche.

Comment avez-vous imaginé votre technique ?

J’ai découvert le pochoir en 2003, rencontré Yana et la photographie. De retour à Paris, j’ai travaillé le pochoir aux côté d’Artiste-Ouvrier qui m’a ouvert les portes de son atelier et dévoilé sa technique assez singulière. Cette technique de double découpe, nous l’utilisons toujours aujourd’hui : un pochoir pour les contours et les zones noires ; un autre pour les zones claires et les lumières. Mais, pour plus de réalisme, nous peignons nos fonds à l’acrylique. Ayant grandi dans une famille d’artistes auprès d’un père sérigraphie et d’une mère lithographe, Yana, qui maîtrise la peinture au pinceau, a eu envie de l’intégrer à nos œuvres. Nous avons ainsi commencé à mélanger pochoir, bombe et peinture au pinceau. Nous avons également souhaité travailler sur des supports de récupération, notamment le bois. D’ailleurs, nous disposons désormais d’un atelier de menuiserie, une pièce dédiée au travail du bois.

Le support fait ainsi partie de l’œuvre…

Absolument. Dans chaque œuvre, il y a plusieurs axes : l’histoire très consciente des fragments de bois, meubles, volets… que l’on assemble, le moment où nous les avons trouvés, la rencontre avec le lieu… ; l’histoire inconsciente des personnes qui ont vécu avec ces objets ; le temps qui s’est écoulé, qui a fait son travail sur l’objet.

Est-ce important pour vous de faire dialoguer les personnages avec leur environnement ?

Bien sûr ! Il est important pour nous de créer une scène où le personnage s’intègre de manière naturelle dans l’environnement, un héritage d’Ernest Pignon-Ernest pour lequel nous avons beaucoup d’admiration. La visibilité de l’œuvre in situ nous intéresse pourtant assez peu. Grâce aux réseaux sociaux, il est aujourd’hui possible de rendre visible quelque chose d’assez peu visible, ce qui nous permet de sortir des entiers battus. Toutes nos interventions dans la nature, notamment sur les troncs d’arbres, n’auraient ainsi eu aucun impact il y a 15 ans.

Comment avez-vous développé cette pratique atypique ?

Nous continuons à intervenir dans l’espace urbain mais, depuis quelques années, nous avons effectivement développé cette pratique atypique, sur des troncs d’arbres, des pierres… dans la nature ; des panneaux de signalisation, de boîtiers électriques… en ville. Une façon pour nous de jouer sur l’échelle, avec notamment des peintures miniatures, mais aussi d’utiliser des supports avec lesquels nos images s’intègrent parfaitement, toujours avec l’objectif de créer une situation poétique.

Y a-t-il un message derrière ces interventions en pleine nature ?

Indirectement car les enjeux liés à la nature sont essentiels. Mais c’est l’effet de surprise qui nous motive. En ville, désormais saturées d’Art Urbain avec une accumulation d’œuvres dont on connaît par avance la localisation, cet effet de surprise n’existe plus, ou presque. Flâner et tomber par hasard sur une fresque, ce qui m’a toujours attiré, devient de plus en plus rare. À l’inverse, découvrir une fresque en forêt est une énorme surprise, ce qui est rafraîchissant ! C’est en nous promenant et en découvrant ces amas de troncs d’arbres coupés que nous avons imaginé y intégrer notre série de personnages allongés dans des ronds. Nous y sommes retournés peindre le dimanche suivant… surpris par la dimension poétique qui se dégageait alors des œuvres.

L’œuvre est-elle encore plus éphémère ?

Oui car le tronc encore « vivant » va rejeter la peinture et l’eau va immerger régulièrement la pierre, dégradant alors la peinture plus rapidement, bien qu’en ville nous soyons confrontés aux nettoyeurs, aux autres artistes…. Donc un caractère plus éphémère mais surtout plus naturel.

Qui fait quoi dans votre duo ?

Notre travail est totalement fusionnel… même si, aujourd’hui, avec nos trois enfants, nous avons moins de temps ensemble. Nous avons donc dû nous répartir l’exécution, une séparation des tâches liée à des besoins pratiques qui s’est faite naturellement. Je fabrique ainsi la plupart des supports bois et peins les pochoirs à la bombe, Yana s’occupe de la peinture au pinceau. En revanche, nous fusionnons nos idées et prenons toujours les photos à deux. Et peu importe lequel de nous appuie sur le bouton car seule la préparation de la scène est importante. Ensemble, nous découpons également les pochoirs et retouchons l’œuvre lors de la dernière étape. Pour autant, nous sommes capables de tout faire.

Est-ce facile de travailler à deux ?

Travailler à deux, c’est travailler le compromis, l’effacement de l’égo. Il y a donc parfois des moments de frustration. Mais, jusqu’à présent, nous n’avons jamais connu de situation de blocage [rire]. Le compromis est d’ailleurs une des étapes de notre travail, au même titre que la construction du support, la prise de photos… Et c’est définitivement stimulant…

Quels sont vos projets ?

En raison de la situation sanitaire, l’idée de communauté nous a semblé importante. Nous essayons donc d’initier des projets autour de notre petite ville historique à l’architecture ancienne. Une façon de nous recentrer davantage sur notre quotidien. En juin, nous serons à Morlaix, en Bretagne, dans le cadre du festival Graffiti Tour. Nous avons également réalisé une série pour une galerie autrichienne et des œuvres de grands formats pour les Galeries Bartoux. Enfin, nous devrions exposer à la Galerie Orlinda Lavergne à Mulhouse fin 2021 ou début 2022.

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