Traçant à la craie ses arabesques dans les rues de la capitale, l’artiste parisien sublime l’espace urbain depuis 2015 avec une une esthétique très stylisée, propice à l’interprétation…
Par Gabrielle Gauthier

Face aux trois lignes parallèles virevoltant au gré de son imaginaire, Jordane Saget, en fin observateur, fusionne chacune de ses œuvres dans son environnement, jouant à merveille avec l’architecture. Constitués des mêmes éléments et pourtant différents, ces traits éphémères que l’artiste trace ainsi à la craie, dans une chorégraphique à l’enchaînement enchanteresse, forment des œuvres dont les courbes ouvrent vers l’infini, là où l’imagination est reine. Inspirantes, singulières, ces lignes, que chacun peut s’approprier et interpréter, renferment un petit quelque chose d’universel salutaire.

D’où vous vient cette amour des lignes, presque des arabesques ?

Mes lignes forment en réalité la réponse à une longue quête de sens… J’ai commencé par dessiner des frises sur mes cahiers d’école, à la recherche d’une formule magique du « beau ». Sans avoir réellement fait d’études artistiques, la pratique du Tai-Chi-Chuan m’a en revanche introduit à de nouveaux mouvements, plus ondulants, ainsi qu’à la pensée chinoise, où la démarche est souvent plus importante que la finalité, et où la répétition du geste est reine. Finalement, le déclic est venu lorsqu’un ami m’a tendu un jour un carnet pour m’encourager à écrire. Ce sont ces lignes qui sont apparues à la place…

Pourquoi êtes-vous passé du papier au bitume ? Et pourquoi avoir d’abord utilisé la craie ?

Il y a plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, j’aime le jeu qui se crée entre mes lignes et la rue, les bâtiments, le décor qu’est Paris. Elles prennent vie, tout en résonnant avec la ville. Ensuite, j’ai toujours désiré partager mon travail avec le plus grand nombre : depuis 2015, j’ai dessiné plus de deux mille œuvres dans les rues de Paris, sans jamais les signer… Enfin, le choix de la craie s’est imposé comme une évidence : il me fallait trouver un outil, une matière qui puisse s’effacer pour ne pas durer, car je ne souhaitais pas déranger. Je ne voulais pas que ma présence, ainsi que celle des lignes, puissent éveiller un sentiment d’insécurité. Et la craie, c’est avant tout l’innocence de la cour d’école…

Vos lignes se composent de trois traits et de courbes. Pouvez-vous nous expliquer ce choix ?

Dans ma mémoire, l’apparition de ces lignes s’apparente plus à une fulgurance : un “S” m’est apparu, imprégné du Tai-Chi-Chuan, et je l’ai déposé simplement sur papier. Mais une seule ligne ne me satisfaisaisait pas : elle évoquait trop un rapport à l’Unité, ce qui me paraissait démesuré. Juste après avoir dessiné la première ligne, j’en ai donc
ajouté une deuxième. Cette fois-ci, le problème était différent : j’avais le sentiment que mes traits étaient déséquilibrés. Puis la troisième ligne est alors venue comme une évidence…

Que symbolisent pour vous vos œuvres ?

Ces lignes symbolisent pour moi des choses très différentes. Aujourd’hui, je les utilise comme un véritable prisme de lecture. Je me suis rendu compte qu’elles pouvaient ouvrir des perspectives nouvelles dans les domaines les plus variés. C’est pourquoi je travaille sur un projet de livre où je demande à des spécialistes de toutes disciplines comment ils interprètent ces lignes dans leur champ d’expertise. J’ai ainsi déjà collaboré avec une équipe de microbiologistes sur la représentation de la vie microbienne sur terre !

L’aspect « primitif » de vos lignes est-il intentionnel ou spontané ?

À vrai dire, je suis souvent étonné de voir à quel point les gens font des liens entre mes lignes et diverses traditions culturelles, en passant par la Celtique ou l’Aborigène… J’aime cette forme d’universalité, car j’ai toujours recherché une esthétique très stylisée, propice à l’interprétation. Et puis, je dois vous avouer que je
serais bien incapable de dessiner un Vermeer…

Comment choisissez-vous les lieux publics dans lesquels vous intervenez ?

Je n’ai jamais d’idée préconçue : je marche dans les rues, avec mon matériel toujours sur moi, de la craie, du blanc de Meudon pour les fenêtres, de la peinture jaune…, en quête d’un lieu qui m’inspire. Parfois, c’est la forme même d’une rue ou d’un bâtiment qui se prête au dessin. Il m’arrive aussi de jouer avec la lumière, les angles… En 2019, j’ai également créé la série « Jaune signalétique », à la peinture cette fois, car il s’agissait là d’une démarche citoyenne : mettre en lumière les défauts de la route pour les handicapés, malvoyants, tous ces habitants de Paris pour qui la marche peut si facilement passer d’aventure à mésaventure…

Comment vivez-vous l’éphémérité d’une partie de votre travail ?

Je conçois l’art comme partie intégrante de la vie… et de la ville. Je me représente cette ville en perpétuel mouvement, et mon travail est justement de m’adapter à ces changements. Je suis donc heureux de voir mes dessins évoluer. Parfois, des gens en effacent une partie, ou taguent par-dessus… Tout cela contribue pour moi à l’œuvre. J’ai aussi découvert quelque chose : si on laisse la craie intacte assez longtemps, elle finit par se fossiliser, devenant ainsi une œuvre permanente… Ce n’était pas mon intention première, mais cela prouve bien que les effets du temps sont imprévisibles ! Outre les lieux publics, vous intervenez désormais « en intérieur » et sur différents supports.

Votre travail est-il le même ?

J’ai toujours continué à dessiner sur des toiles, des objets, du mobilier… Tout support peut selon moi être propice
à ces lignes, si tant est que la combinaison des deux parvient à raconter une histoire. Durant cette période de confinement forcé, j’ai d’ailleurs lancé un nouveau projet : j’ai proposé aux gens de m’envoyer des photos de leur
fenêtre ou de leur promenade quotidienne, sur lesquelles j’ai ensuite apposé les trois lignes. Je projette d’en faire
un livre, « 56 jours », au profit des Restos du Cœur, pour lesquels j’avais déjà mis à disposition mes lignes dans le
dernier clip des Enfoirés.

Parlez-nous de vos différentes collaborations. Que vous ont-elles apporté ?

En 2016, j’ai réalisé une de mes premières œuvres à quatre mains avec Jean-Charles de Castelbajac : c’était incroyable de voir avec quelle fulgurance il travaille, j’avais devant moi un authentique génie créatif… Plus récemment, j’ai aussi collaboré avec Agnès b. pour la collection printemps-été à venir avec des motifs inspirés de mes dessins de rue. En début d’année, j’ai réalisé un projet dans les locaux de Sciences Po. J’aime l’idée d’interagir avec d’autres artistes ou institutions pour à chaque fois essayer de créer quelque chose d’unique. Une collaboration, c’est avant tout une rencontre : il faut qu’un lien se crée pour pouvoir créer quelque chose de nouveau…

Quels sont vos projets d’ici la fin de l’année ?

Force est de constater que le Coronavirus a déjoué un certain nombre d’initiatives, mais il en a aussi entraîné
d’autres. Avant le début du confinement, je travaillais aux préparatifs d’une nouvelle exposition dans mon atelier parisien… et je continue, dans l’attente de savoir quand il pourra réouvrir. Je m’intéresse également de plus en plus aux objets, de la fabrication d’accessoires décoratifs à la création de sculptures avec mon frère Yves Saget, tailleur de pierre et meilleur ouvrier de France, et bientôt au design de mobilier… Une nouvelle idée m’est aussi venue ces dernières semaines : parce que le déconfinement a ses laissés pour compte, je pense proposer aux EHPAD des performances où je me placerai derrière la vitre pour dessiner sans risquer la santé de quiconque… Enfin, avec l’assouplissement des règles sanitaires, j’ai pu reprendre mon travail de rue, qui représente pour moi un véritable observatoire des mouvements et volumes, nécessaire à tout mon travail. Je décline notamment mon concept de « Jaune signalétique » pour m’attaquer aux potelets de trottoirs qui, à eux seuls mériteraient, une interview !