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Interview

La foisonnante créativité de TRISTAN EATON

Cet artiste américain est un véritable paradoxe ou plutôt, comme ses œuvres, un patchwork d’influences parfois contradictoires. Proche de la culture punk et engagé politiquement, il semble capable de transformer tout ce qu’il touche en or !
Par Christian Charreyre

À quarante-trois ans, cet homme a déjà eu plusieurs vies. Graffeur underground, graphiste renommé – il a créé son agence artistique, Thunderdog –, concepteur de jouets à la renommée internationale, c’est aujourd’hui un artiste reconnu, dont les toiles et les fresques se distinguent par un exceptionnel foisonnement graphique, mixant illustration, typographie, textures, couleurs vives et acidulées, lui permettant d’explorer son sujet, souvent engagé, de manière complexe à travers une accumulation d’éléments dont chacun joue un rôle.

Comment avez-vous commencé à peindre dans la rue ?

Je suis né à Los Angeles et, lorsque j’avais 8 ans, nous avons déménagé à Londres. Je ne peignais pas à cette époque mais mon frère aîné faisait partie d’un crew, ce devait être vers 1991. C’est ainsi que j’ai commencé à m’intéresser au graffiti. En 1993, nous sommes revenus aux États-Unis, à Detroit, et je me suis lancé, en 1995, à 16 ou 17 ans.

Qu’est-ce qui a changé lorsque vous êtes parti à New York ?

À 18 ou 19 ans, j’avais déjà beaucoup d’activités : je travaillais pour un magazine, concevais des affiches pour des stations de radio et des salles de concert… Mais Detroit est une toute petite ville et je voulais vivre en tant qu’artiste. Je suis parti pour New York pour intégrer the School of Visual Arts… où je ne suis resté qu’une année parce que je n’ai pas pu m’offrir les frais de scolarité de la seconde [rires]. J’ai donc été forcé de travailler dans la rue. Vous savez, je ne connaissais personne dans cette ville, je n’avais aucun ami, ce qui m’a obligé à tout construire en partant de zéro. Et franchement, ce fut un grand défi de réussir ça à New York !

Avez-vous trouvé votre style immédiatement ?

Non, cela a été une longue évolution. Cela fait 25 ans maintenant que je pratique mon art et tout a changé, tout !

Et votre voie en tant qu’artiste ?

Pour être en paix avec moi-même, pour arriver à bien dormir le soir, je dois « sortir » une grande quantité de travail artistique chaque jour. J’ai beaucoup de choses à dire et il faut que je les dise pour ne pas me sentir mal. Jusque dans les années 2000, j’y parvenais à travers plusieurs activités. J’avais mon agence, je faisais de la direction artistique, du design, de la création de logos, de la création de jouets. Je continuais en parallèle le graffiti dans la rue et ma pratique artistique personnelle à la maison. Mais je voulais beaucoup plus…

Est-ce la raison pour laquelle vous avez lancé le projet Trusto ?

C’était quelque chose de beaucoup plus conceptuel, de beaucoup plus situationnel. J’ai peint des milliers de panneaux de signalisations décalés, des panneaux d’affichage, de publicités pour des produits factices dans plusieurs villes américaines, un moyen de faire entendre ma voix politiquement. Dans le paysage du Street Art, je ne crois pas qu’il y existe une expression politique aussi punchy. La plupart du temps, on reste dans le politiquement correct, il n’y a pas de « f*** you ! ». Ces trois identités, le designer, le street artiste et le créateur de Trusto, représentaient chacune une part de moi et me permettaient de lutter contre l’anxiété.

Vous n’étiez pourtant pas totalement satisfait…

C’est vrai. Devant une peinture, je me disais que je pouvais aussi designer ou écrire ; devant un design, que je pouvais peindre, penser… En fait, je ne me sentais jamais véritablement moi-même. Au cours de mon parcours, j’ai développé mes capacités dans tout ce que j’ai entrepris, l’illustration, la direction artistique, la création de jouets, la peinture…, sans légèreté, en allant toujours au fond des choses. Je ne me considère pas pour autant comme un maître dans toutes ces disciplines, mai je m’y suis investi totalement pour les comprendre. À un moment de ma vie, j’ai pris conscience que tout mon parcours m’avait amené à explorer ce que j’étais capable de faire et ce qui était bien pour moi. Mais il faut aussi que le public aime votre travail pour être commercialement viable. Ces trois choses vont ensemble : est-ce que le public aime ce que vous faites ? Est-ce que vous aimez ce que vous faites ? Et est-ce que cela peut rapporter de l’argent ? [rires].

C’est alors que vous avez décidé d’être un artiste à plein temps ?

Personne ne grandit avec l’idée de devenir peintre un jour, c’est totalement irréaliste… Et cela n’a jamais été un objectif défini pour moi. Même si me suis toujours senti artiste au fond de mon cœur, je ne parvenais pas à imaginer pouvoir n’être qu’un peintre. Il y a neuf ou dix ans, j’ai déménagé à Los Angeles et beaucoup de choses ont explosé dans ma vie. J’ai fermé mon agence de design, le show TV que j’avais écrit à Disney a été annulé, de même qu’un gros projet éducatif sur lequel je travaillais depuis trois ans… J’ai ainsi dû me confronter à je voulais être réellement, à reconsidérer ce que je voulais faire. Il était temps pour moi de rassembler tout ce que j’aimais, tout ce que j’avais appris et et d’en faire un tout. C’est là où nous en sommes aujourd’hui [rires].

Vous êtes donc enfin un artiste à temps plein ?

Oui. Il m’arrive encore de travailler sur des projets qui me semblent intéressants, avec certaines marques comme Hublot [horlogerie, NDLR] ou Universal, que l’on peut qualifier de « commerciaux », mais que je suis heureux de faire, selon mes propres conditions et qui servent mes propres objectifs. Rien n’est jamais tout noir ou tout blanc… En 2021, personne ne vit uniquement de sa peinture [rires] ; nous vivons dans un monde très versatile. J’ai ainsi du plaisir à écrire des livres, à peindre des toiles et à faire des murs et, aujourd’hui, 100% de mon énergie est dédiée à l’art.

Est-ce important pour vous de peindre des toiles et des murs ?

Je le crois. Si je devais choisir, je serais uniquement muraliste. Je pourrais vivre sans faire de toiles, mais pas sans faire des fresques. Peindre dans la rue reste mon plus grand plaisir. Pour un artiste, il n’y a rien de comparable au fait de créer des œuvres de grande taille pour un large public. Cela change réellement la manière dont on apporte l’art aux gens, sur des murs puissants et dans leur environnement quotidien. Cela permet d’engager la conversation, de mettre en évidence ce qui a de
de la valeur dans notre société… Des choses très importantes. Pour être honnête, peindre une toile, c’est réaliser un objet cher pour des gens riches et exposer dans une galerie exclut beaucoup de personnes… qui ne verront jamais ce travail. Un mur est visible par tous, sans droit d’entrée. Et pour moi, c’est quelque chose d’honorable.

En tant qu’artiste, vous mélangez différentes techniques. Quel est votre processus créatif ?

La première étape est une esquisse, à partir de photographies, d’illustrations, d’éléments abstraits. J’aime utiliser des éléments figuratifs comme des caractéristiques abstraites. Lorsque je regarde l’un de mes portraits, je considère les lignes, les couleurs, les textures et j’essaie d’oublier que cela représente une femme. Dans une œuvre, j’aime assembler des images, des typographies, des visages, des paysages de telle sorte que leurs définitions individuelles disparaissent au profit de la globalité. C’est ce qui m’intéresse.

Vous apportez également beaucoup de soin aux détails…

Oui, parce que, à côté de cette vision globale, je veux raconter une histoire. Dans mes toiles comme dans mes fresques, chaque élément a un sens. Dans un premier temps, vous voyez cet ensemble abstrait de formes, de couleurs, de valeurs… puis vous percevez la signification de chaque composant. C’est que mon travail est satisfaisant. Mais ça ne marche pas toujours !

Accordez-vous beaucoup de soin à la qualité de l’exécution et à la fidélité représentative de vos sujets ?

J’accorde beaucoup d’importance à l’aspect artisanal de mon travail. J’ai beaucoup d’admiration pour des artistes comme Norman Rockwell et tous ces illustrateurs remarquables. Je respecte énormément ce type de maîtrise et de savoir-faire. Bien peindre au spray est si difficile, si complexe à apprendre… et personne ne va vous en enseigner les secrets. C’est une véritable alchimie, peut-être plus grande que tout ce qui a existé dans toute l’histoire de l’art. Alors j’essaie de conserver l’esprit des pionniers des années 1970. Comme eux devant un wagon, devant un mur, je n’utilise rien d’autre que les bombes. Ma manière de peindre est ainsi un hommage à cet héritage artisanal.

Vous avez voulu faire une école d’art renommée à New York. Est-ce important d’avoir une formation académique ?

Je pense que les écoles d’art desservent la plupart des artistes. Elle ne vous apprennent pas à être un artiste professionnel et un entrepreneur. Néanmoins, une formation académique peut se montrer utile de différentes manières, notamment pour apprendre à parler de son art. C’est tellement important de savoir parler de son travail et si peu d’artistes savent le faire ! Vous devez amener les gens à lui, leur faire comprendre ce que vous faites et pourquoi. Les relations que vous nouez à l’université, avec les professeurs, la communauté artistique et les autres étudiants peuvent aussi se révéler importantes cinq, dix, vingt ans plus tard. Je suis d’ailleurs aujourd’hui très proche d’artistes comme James Jean que j’ai rencontré à New York. Et je suis toujours ami avec certains de mes professeurs.

Vous considérez-vous comme un artiste urbain ?

Je suis un enfant de la ville ! J’ai grandi dans des villes, vécu dans des villes, toujours pratiqué mon art dans des villes. En ce sens, je suis un artiste urbain, mais je ne sais pas si je fais ou non partie de cette communauté, de ce mouvement. J’ai eu beaucoup de chance de vivre là où j’ai vécu, à Los Angeles, à Londres, à Detroit, à New York… des villes où l’art est très important. Mais je suis plutôt attiré par le côté obscur, « punk » des villes, non par leurs lumières. Depuis mes dix ans, mon intérêt me porte vers ce que est plutôt « hors-limites », le tatouage, les BD underground, la culture skate…

Vous voyagez dans le monde entier. Y a-t-il des différences dans les œuvres que vous réalisez dans les différentes villes ?

Bien sûr. Lorsque vous avez comme moi l’opportunité de réaliser des œuvres dans l’espace public, c’est une grande responsabilité. Vous devez être très prudent, savoir exactement où vous allez afin que votre travail soit bien accueilli par les habitants. Les gens sont fiers de leur ville, de leur quartier. Lorsque vous peignez une fresque gigantesque, cela devient une part de leur vie. C’est un véritable défi, il est facile de se tromper. Pour un projet de petite ou de moyenne taille, je m’accorde un peu plus de liberté, accordant plus d’importante à l’esthétisme qu’au contenu. Je veux juste apporter du plaisir au plus grand nombre, comme je prends du plaisir à peindre. Pour d’autres projets en revanche, comme celui que je viens de faire à Dallas dans le quartier de Deep Ellum où je plonge profondément dans l’histoire d’un sujet, d’un lieu ou d’une personne, cela demande généralement davantage de temps mais c’est un véritable honneur. Ainsi, pour The Gilded Lady, dans le quartier NoMad (North of Madison), j’ai travaillé avec un historien afin de m’imprégner de l’esprit de l’époque. Et il s’est écoulé un an et demi entre le début et la fin du projet !

Vous êtes exposé au MOMA, le prestigieux Musée d’arts moderne de New York, mais pas pour vos toiles…

C’est en effet incroyable et j’ai vraiment eu beaucoup de chance. J’ai commencé très tôt, à 18 ans, à concevoir des jouets pour Fisher Price, un peu par accident, sur la recommandation d’un de mes professeurs, tout en faisant toujours beaucoup de graffitis. À New York, j’ai rencontré Paul Budnitz, le fondateur de Kidrobot, qui cherchait un designer et un graphiste. Je lui ai dit : « Mon parcours, c’est la conception de jouets et le graffiti. J’ai été conçu en laboratoire juste pour Kidrobot ! » [rires]. Nous avons commencé à travailler ensemble, j’ai conçu le Dunny, le Munny, les mascottes de Kidrobot. Et, pendant toute cette période, je cherchais des artistes pour des collaborations. J’avais 20 ans et je rencontrais tous mes héros – Doktor A, Quiccs, Sket, Moze, Dondi, Futura, Daze, Haze… – pour leur proposer de créer des jouets ! Cela a été un tel phénomène que nous avons ouvert des boutiques à Soho, Los Angeles, Miami, Tokyo, Londres. Toutes les célébrités achetaient nos jouets, Jay-Z portait nos T-shirts. Le succès appelant le succès, nos jouets ont commencé à intéresser les collectionneurs. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés au MOMA !

Avez-vous été critiqué pour votre vision « commerciale » de l’art ?

Quand vous avez du succès, vous êtes critiqué, c’est normal. Je ne suis pas du tout hypocrite mais je n’ai jamais fait de commandes qui aillent à l’encontre de mes valeurs ou de ma morale. Je ne fais rien dont je ne puisse pas être fier.

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