Éric Lacan développe une œuvre riche, technique et complexe, mêlant dans un jeu poétique et délicat la beauté à la laideur, la vie à la mort, l’ombre à la lumière… dans une complicité inextricable qui questionne.
Par Gabrielle Gauthier

Alors qu’il vient de quitter son sud natal pour s’installer à Paris, c’est sous le nom de Monsieur Qui qu’Éric Lacan se fait connaître dans la rue à la fin des années 2000 par ses collages noir et blanc et ses peintures murales. Il a pourtant déjà tout un passé « urbain » puisqu’il graffe durant son adolescence. Celui qui a appris à dessiner à travers l’illustration de mode de l’aprèsguerre, notamment celles de René Gruau, Antonio Lopez, Bob Peak…, et avoue une attirance pour la gravure, développe depuis ses débuts une réflexion et un travail sur la vanité contemporaine et le Mémento Mori (locution latine qui signifie « souviens-toi que tu vas mourir »).

Un univers d’obscure clarté

Il ne faut pas croire pour autant qu’Eric Lacan est un « artiste maudit»! Les ambiances sombres qu’il met en scène par jeux et par goût, on le dit en effet amateur d’humour noir, a seulement pour objectif de créer des images fortes émotionnellement. Nulle fascination envers la mort donc mais un regard singulier sur le temps qui passe. L’artiste fait-il ainsi cohabiter des éléments antagonistes, comme la 100cm. beauté des fleurs et la « dureté » des cranes, la forme la plus dénudée de l’être humain, accentuant son propos par un subtil et contrasté jeu du noir et blanc qui donne force et nervosité à l’image. Ainsi, au fil du temps, portraits de femmes et portraits d’animaux se complètent et dialoguent ensemble dans une narration symbolique célébrant le genre de la vanité. Ses compositions ont également gagné en complexité au fil du temps, au service d’un romantisme toujours plus puissant, sombre et mélancolique. Son jeu trouble et ambigu du noir et blanc, progressivement rehaussé de demi-teintes et de touches dorées, explore l’héritage des graveurs du XVe siècle et de Gustave Doré. Le spectateur est ainsi aspiré dans un univers d’obscure clarté, fasciné par un langage poétique hors du commun. Dans la continuité de son travail de rue, Éric Lacan a ajouté à sa palette plastique une incroyable technique, dans le champ du papier découpé comme en dessin ou en peinture.

L’art sublime du papier découpé

Éric Lacan découvre la technique du papier découpé (également appelé paper cut-out) à travers un livre sur l’art du papier découpé japonais traditionnel. La délicatesse du papier et le rapport à la fois charnel et intime que l’artiste entretient avec ce médium l’entraîne dans une aventure qui prend sa source dans la rue en 2009. Celui que l’on nomme Monsieur Qui colle sa première affiche faite de papier découpé rue Saint-Sébastien à Paris, et c’est en 2011 qu’il réalise sa première œuvre d’atelier avec cette technique. Levons nos verres aux femmes qui boivent et qui fument, en hommage au Capitaine Quint des Dents de la Mer, se présente sous la forme d’une œuvre typographique faite de papier découpé, un défi technique à part entière. Utilisant une toute petite lame pivotante lui permettant de tracer des lignes, des déliés et des courbes d’une très grande précision, Éric Lacan développe des portraits aux chevelures mêlées à des feuillages, ronces et fleurs d’une minutie sans précédent.

Ses œuvres se composent de plusieurs couches de papier qu’il assemble à la main au moment décisif de l’encadrement, où elles sont alors plaquées entre deux verres, prenant ainsi leur aspect définitif. Avant cette ultime étape, l’artiste travaille quasiment à l’aveugle, par fragments, l’œil collé à son ouvrage, ayant une image très précise de sa finalité, et la faisant parfois évoluer. Ce long processus de découpe, selon la complexité de l’œuvre, peut s’étaler d’une durée de 100 à 300 heures. Le caractère perfectionniste de l’artiste l’amène en effet à se dépasser de pièce en pièce et à élever le niveau de difficulté technique de façon considérable. Cette notion de défi se retrouve d’ailleurs chez les grandes figures de l’art du papier découpé contemporain qu’admire aujourd’hui Éric Lacan telles que Bovey Lee ou Mia Pearlman. Un défi sans fin mettant en question la notion d’œuvre originale et le processus de création artistique.

 

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