Marqué par ses expériences et sa vision de la vie, le vocabulaire graphique de Cyril Kongo explose dans une abstraction généreuse, colorée, vivante, alliée à un propos engagé.

Par Gabrielle Gauthier

 

Marqué par ses expériences et sa vision de la vie, le vocabulaire graphique de Cyril Kongo explose dans une abstraction généreuse, colorée, vivante, alliée à un propos engagé.

C’est autant pour livrer ses réflexions les plus intimes que pour mettre en lumière les richesses culturelles issues des techniques ancestrales d’artisanat à travers son propre savoir-faire que Cyril Kongo œuvre sur tous les supports à sa disposition. Travailleur infatigable, curieux, passionné, l’artiste vise l’excellence. Une démarche singulière et remarquable qui passe par « des finitions irréprochables dans l’exécution des œuvres, alliées au choix des matériaux et des partenaires, dans le but de toujours aboutir à un travail de précision, aussi puissant visuellement que sémantiquement ». Une
abstraction calligraphique à la ligne fluide et spontanée alliée à un propos engagé et clair pour des œuvres pleine d’abondance et de virtuosité.

D’où vous vient votre passion pour le lettrage ?

Le lettrage est la base de mon vocabulaire graphique, celui du graffiti. En quête de reconnaissance, j’ai commencé à graffer dans les années 80, d’abord en écrivant mon nom dans la rue puis en dessinant les lettres et, enfin, en dessinant avec des lettres. J’aime la calligraphie, les lettres, les mots, les phrases, les histoires…

C’est ce que vous retranscrivez à travers votre œuvre ?

En dessinant avec les lettres, je leur donne vie. Et si l’œuvre est souvent abstraite au premier regard, en s’y penchant, on peut y lire mes sentiments, mes émotions… Chacune parle de mes joies, de mes peines, de lumière, de paix, d’amour…, chacune traduit mes intentions du moment. Les lettres que je trace et combine forment un propos. Non seulement chaque lettre en elle-même a une signification mais, ensemble, elles forment une image qui raconte une histoire.
Vous faites partie de la première génération de graffeurs parisiens. Être reconnu à l’international, est-ce une consécration ?

À mes débuts, le graffiti bénéficiait déjà d’une
aura internationale, bien que réduite à un certain microcosme. Le graffiti est un langage universel. Cette culture graphique et globale m’a permis de voyager énormément, notamment pour peindre avec des artistes qui ne parlaient pas ma langue. Je suis quelqu’un de curieux, j’aime les rencontres, le partage. Pour moi, la vie n’est pas un sens unique : il faut donner pour recevoir. Ce sont ces voyages et ces rencontres qui m’ont fait connaître.

Cette reconnaissance est-elle due à vos collaborations avec de prestigieuses Maisons ou est-ce votre renommée qui a convaincu ces maisons de faire appel à votre talent ?

Chaque collaboration est née de belles rencontres, non pas avec des Maisons, notamment de luxe, mais plutôt avec des univers, des savoir-faire. Toutes les personnes avec lesquelles j’ai travailllé étaient totalement passionnées par leur univers. À Hong Kong, le directeur de la filiale Hermès en Asie m’a un jour donné carte blanche pour peindre une vitrine dans l’aéroport. Elle a séduit la direction artistique de la Maison mère à Paris qui m’a alors proposé de réaliser un Carré de soie avec une totale liberté… peut-être parce que je suis authentique et sincère dans mes intentions ? Ce Carré, qui a rencontré un succès commercial auquel la Maison Hermès ne s’attendait pas, je ne l’ai pas réalisé avec cet objectif mais uniquement parce que j’ai rencontré des personnes qui visent l’excellence, m’ont embarqué dans l’univers de la soie et des coloristes, et m’ont fait confiance pour traduire mon
vocabulaire. De la même façon, Richard Mille et moi avons partagé la vision d’une œuvre encore jamais réalisée, une montre haute complication peinte de l’intérieur. Un challenge que j’ai relevé et que l’horloger a transformé en termes commercial et de communication. Je n’ai pour ma part ni le pouvoir, ni la volonté de faire cette partie du job. Mon seul intérêt est celui de relever un défi, de m’y plonger entièrement et de le réussir… ou non.

Êtes-vous totalement libre dans ces créations ?

Oui, c’est une rencontre entre mon écriture graphique et l’univers d’une Maison. À moi d’interpréter avec mon langage cet univers. Face aux problèmes techniques, comme dans l’horlogerie, à moi de me rapprocher des personnes qui possèdent le savoir-faire nécessaire. Ensemble, nous trouvons des solutions. Avec eux, je suis bousculé, poussé hors de ma zone de confort et c’est ce qui est génial, jouissif, avec toujours une question en suspens : vais-je y arriver ? Vous l’aurez compris, j’adore relever des défis.

Une recherche permanente en quelque sorte…

Je ne m’arrête jamais car, au-delà des maisons, la partie visible de l’icerberg, je travaille aussi avec des personnes reconnues dans leur microcosme mais inconnues du grand public, comme Véronique Kanengieser professeur de peinture sur porcelaine, qui a une vraie passion et un réel savoir-faire. Elle m’a invité à Limoges pour rencontrer des céramistes, m’a accueilli dans son atelier où, ensemble, nous avons réalisé une série d’assiettes.

Cette recherche permanente vous prend-elle beaucoup de temps ?

Je passe ma vie à l’atelier ! Car pour viser l’excellence, il faut prendre le temps et s’entourer des bonnes personnes pour chaque projet, celles avec qui dialoguer, partager. Mais avant de pouvoir faire de telles rencontres, encore faut-il maîtriser soi-même son art. D’autant que je ne peux pas vivre uniquement de rencontres. Alors pour progresser, je dois aussi me concentrer sur ma discipline. J’adore apprendre, je suis un curieux, un gourmand, je veux goûter à tout…

Artiste engagé, vous vous êtes battu pour faire sortir le graffiti de la rue et en faire un art à part entière. Pensez-vous y avoir réussi ?

Je le crois. J’ai participé à la création de Kosmopolite, le premier festival international du graffiti en France, pour expliquer aux médias que nous n’étions pas des vandales mais des artistes. Et nous sommes passés des pages faits divers aux pages culturelles. Nous avons ouvert des portes, suscité l’intérêt des collectionneurs, des galeries… Aujourd’hui, j’expose sur le toit de la Grande Arche.

Pourtant, l’Art Urbain n’est encore ni dans les musées, ni dans les grandes institutions… Cela arrivera… même si nous n’entrerons pas tous au musée.

Avec cette exposition, je dévoile un parcours, une vision et, par ce biais, une partie de l’histoire du Graffiti. Je prouve aussi que je suis capable de réaliser une exposition muséale. Nous sommes très nombreux à pouvoir le
faire et je suis persuadé que nous serons un jour reconnus comme l’ont été en leur temps les impressionnistes. J’ai d’ailleurs le sentiment que notre œuvre est très proche de la leur, qu’il s’agisse de peinture en extérieur, de production en série, d’avoir été diabolisés… et même de la réussite de leur vivant. La vie est un cycle et l’art également. Le Graffiti comme le Street Art sont la descendance directe des impressionnistes.

Vous avez créé des ateliers pour les enfants, Colorful kids. La transmission est-elle essentielle pour vous ?

Elle est évidemment essentielle. Encore une fois, si on veut recevoir, il faut donner. J’ai eu la chance de rencontrer des personnes qui m’ont inspiré, et je veux à mon tour, à travers le graff, intéresser les plus jeunes à la culture en générale. Si, sur dix gamins, seulement un a l’étincelle, le déclic, qu’il lâche tous ces écrans qui détournent l’imagination des enfants, et devient artiste, directeur de musée, curateur, écrivain… je serai satisfait. Il est important pour moi d’inspirer les plus jeunes pour qu’ils trouvent leur voix et qu’ils voient, par mon expérience, que la force est en eux.