Ses tableaux, fresques, produits dérivés… racontent des histoires emplies de gaité et d’amour. Une émotion pure que l’on reçoit en plein cœur.

Par Gabrielle Gauthier

Ses tableaux, fresques, produits dérivés… racontent des histoires emplies de gaité et d’amour. Une émotion pure que l’on reçoit en plein cœur.

Ses œuvres colorées et foisonnantes nous réconcilieraient presque avec la vie, du moins ce qu’elle devrait être. Grâce à Jakè, le monde s’embellit d’humour, de joie et d’émotions puissantes. Son travail pictural jalonné de jeux de langage, signes, symboles et clins d’œil, dans lequel il se livre tout entier, nous rappelle ce qui est réellement important. Son humour, toujours au service d’un propos, est transcendé par sa « poésie picturale en mode art contemporain et urbain » et ses œuvres, qui révèlent autant sa sensibilité que sa générosité, nous offrent une bien jolie part d’éternité.

Alors que vous avez fait les Arts Appliqués, pourquoi vous identifie-t-on comme un Street Artiste ?

L’effet de mode ! Depuis une quinzaine d’années, le Street Art est le courant artistique en vogue. Comme pour tous les courants, c’est l’adhésion du public qui porte un mouvement. Au départ, lorsque l’on voulait me classer, je parlais plutôt de figuration libre. Mais on m’a très vite expliqué que je ne faisais pas de la figuration libre mais du Street Art… [rire]. Je ne fais partie d’aucun cercle : parce que je n’étais pas un vandale pour les street artistes, parce j’ai fait les Arts Appliqués pour les artistes issus des Beaux Arts, parce que je ne travaille ni sur ordinateur, ni avec une imprimante 3D pour les directeurs de Com’… Tous m’explique ne je n’appartiens à aucun monde, alors que la seule vraie question devrait être de savoir si mon travail leur plaît ou non [rire]… ce qui ne les empêche pas pour le coup de s’intéresser à ce que je fais.

Je m’inspire de tout ce qui m’entoure, j’utilise toutes les techniques à ma disposition. Je suis le bras armé de mon œil.

Pour vous, qu’est-ce qu’un artiste urbain ?

La première réalité de l’artiste urbain : travailler rapidement quand on graffe sur un mur. La deuxième : être conscient que l’on peut se faire choper. La troisième : quand on a des problèmes liés à la dégradation du bien d’autrui, c’est 3.000 euros d’amende minimum. Face à ces trois réalités, il faut que le dessin soit accessible, compréhensible et exprimer graphiquement quelque chose, savoir courir vite et être capable de payer l’amende si on a été assez con pour se faire choper. C’est ce qui définit l’artiste d’art urbain…

Alors comment définiriez-vous votre travail ?

Je fais de l’expression artistique graphique. Certes, ce n’est pas un courant… peut-être faudrait-il d’ailleurs que je l’invente [rire]. Beaucoup d’artistes dans la même dynamique, la même recherche que moi sont ainsi dans la même situation. Le Street Art est une appellation un peu fourre-tout mais je crois néanmoins que, d’ici cinq ans, une appellation digne de ce nom qui correspondra davantage à ce que l’on est des centaines à faire émergera.

Cette appellation est-elle importante ?

Dès lors que le public adhère, il semble nécessaire de « classer », cela rassure. Au quotidien, on « classe » d’ailleurs tout le temps. Et pour parler d’un artiste, encore faut-il disposer d’éléments qui permettent de le définir, de qualifier ce qu’il fait.

Avez-vous un objectif lorsque vous peignez ?

Transcrire ma propre émotion sur le support, l’enregistrer graphiquement, afin qu’elle puisse être perçue par d’autres.

La première fois que j’ai vu une personne pleurer devant une de mes toiles, j’ai cru qu’elle avait un problème, qu’elle était fatiguée… alors qu’elle trouvait juste ma toile géniale [rire]. L’art est une émotion pure, du moins, c’est ainsi que je le perçois.

D’où vous vient cet amour pour l’accumulation colorée de « petits trucs pleins des détails » ?

L’accumulation, c’est ce que vis, vois et perçois tous les jours. Mais à l’origine, c’est probablement un moyen de survie… Il y a peu, il m’est revenu une anecdote qui explique peut-être cette accumulation. Très jeune, en colonie de vacances, alors même que j’étais un bout en train, que j’avais besoin de me faire remarquer par manque d’affection et d’attention, je me sentais souvent seul. Alors, pendant toute la durée du séjour, je conservais en permanence avec moi un petit jouet, lion en plastique ou petit personnage. Je lui racontais ma vie, je lui faisais vivre des aventures, déroulais une histoire… tout un monde se créait autour de lui. Je me suis rendu compte que, par la suite, ce monde je le dessinais…

Pour extérioriser toutes ces histoires ?

J’avais surtout besoin de m’accrocher à quelque chose… En raison de problèmes familiaux, je me suis attaché à ce que j’avais autour de moi. À l’époque évidemment je ne l’expliquais pas. En dessinant, je
pouvais créer mon univers et j’ai compris que j’avais trouvé quelque chose. Certains ont apprécié… enfin il y avait des personnes pour qui j’existais. Tout est parti de là… Et comme je ne savais pas particulièrement dessiner, plus j’accumulais, moins on voyais les erreurs [rire].

Rassurez-moi, aujourd’hui ce n’est plus le cas…

Si, même si je le fais consciemment [rire]… grâce à Robert Combas avec qui j’ai eu l’occasion de sympathiser et qui expliquait : « ce n’est pas que je ne sais pas dessiner, c’est juste du spontané ». Du coup, lorsque l’on me signale une erreur de dessin, je réponds : « c’est du spontané ! » [rire]. Pour en revenir à l’accumulation, je dirais que ma démarche rejoint le Street Art au niveau de la gestuelle. Le tag, les signatures sont extrêmement recherchées en termes d’équilibre, de lignes, de courbes, d’éléments… Et c’est la répétition qui est magnifique. Pour le karatéka que j’ai été, la répétition des gestes pour arriver à une certaine perfection, je la retrouve dans ces récurrences. Dans mon œuvre, beaucoup d’éléments reviennent ainsi régulièrement, notamment le petit chien que j’ai dû dessiner au moins 10.000 fois.

D’ailleurs, pourquoi un chien ?

J’ai peint l’œuvre fondatrice sur laquelle j’ai appuyé ma carrière en 2001. Le tableau représente dix ans de ma vie avec mon ex-femme et contient donc de nombreux éléments, notamment notre bull terrier, un chien très graphique… y compris au niveau caractère [rire]. Aujourd’hui d’ailleurs, lorsqu’il n’apparaît pas dans un tableau, on m’engueule [rire]. Au fil du temps, j’ai ainsi créé une ribambelle de personnages qui, tous symbolisent les choses dont j’ai envie de parler. Tous ont leur petite histoire et, réunis, ils forment un conte poétique et graphique.

Côté couleurs, comment les choisissez-vous ?

La première émotion artistique, hormis Pollock, c’est avec un ami de mon père sérigraphe que je l’ai ressentie. L’idée de poser des couleurs les unes après les autres m’a fasciné. Quand je peins, je trace d’abord mes traits en noir, puis je mets les couleurs en aplat sur lesquelles j’ajoute les ombres et les lumières. Enfin, je repasse les traits au noir pour donner du corps, détacher les éléments et apporter un effet de relief. Je travaille également d’autres effets graphiques comme les transparences. La symbolique des couleurs joue énormément dans mon travail.

Votre art pictural est joyeux et plein de vie. Êtes-vous un incorrigible optimiste ?

La vie est vaine… et on va tous mourir. Un constat qui peut très vite nous plonger dans une certaine noirceur : à quoi ça sert puisque, de toute façon, je vais crever et peut-être que cela ne va pas être beau du tout. J’ai donc choisi de pousser le bouchon sur l’optimisme, la gaité, la couleur… d’enfoncer le clou, tout en ayant conscience que l’on ne vit pas dans un monde de bisounours. Je me suis d’ailleurs aperçu que j’avais beaucoup de mal à placer des éléments négatifs dans mes tableaux. D’autant que l’on ne m’attend plus sur ce terrain. Je ne suis pas un artiste qui se morfond au fond d’une cave. Surtout, il y a la réalité économique, notamment celle de m’occuper de mes gamins.

Certes joyeuse, votre œuvre intègre néanmoins toujours un propos. Pour autant, est-il facile à déchiffrer ?

C’est facile pour celui qui veut voir… Que celui qui a des yeux voit et des oreilles entende. J’ajouterais même : frappez et on vous ouvrira parce qu’il suffit de me demander et je donne quelques pistes… même si, parfois, il n’y a pas de piste [rire]. Plus sérieusement, la plupart mes œuvres contiennent un message, une anecdote…

Avec cette profusion d’éléments graphiques, de couleurs… il faut rester longtemps devant vos œuvres pour tout décoder…

Il faut l’acheter [rire] ! Le fait de n’avoir jamais imaginé être artiste m’a obligé à avoir des repères fondateurs. Un des premiers a été une révélation. Son auteur avait écrit : « quand vous achetez une œuvre, choisissez-la bien parce que vous allez vivre longtemps avec ». À chaque fois que je travaille, j’y pense.

Comment vous viennent les sujets ?

Chaque œuvre est une histoire individuelle. C’est un travail d’écoute, d’observation, d’amour… pour que les images me viennent. le travail d’artiste est une remise en question permanente, profonde, personnelle, une introspection qui permet d’avancer. Pour moi, toute œuvre est une part d’éternité. Elle contient une part de l’âme de l’artiste et surtout lui survit.

Qu’est-ce qui vous plaît dans le fait d’œuvrer sur toutes sortes de supports. Et en quoi votre travail est-il différent ?

Lorsque, à dix-huit ans, je me suis retrouvé seul plongé dans le grand bain, il a fallu que je travaille. Je me suis donc lancé dans la décoration de vitrines. Pour ma première œuvre sur la vitrine d’un bar parisien à Mirosménil, pendant toute une journée, j’ai essayé de peindre avec mes pinceaux et mon acrylique sur du verre, ce qui est quasiment impossible. À travers la vitre, je voyais la tête des piliers de bar et celle du taulier se décomposer. Il se demande si les 100 balles qu’il m’a donnés étaient justifiés. J’ai passé la nuit à réfléchir. Le lendemain, je suis allé au premier magazine d’arts graphiques que j’ai trouvé et j’ai découvert les Posca. De retour au bar, j’ai mis un grand coup de lame de rasoir pour enlever toute la peinture et je me suis mis à dessiner comme je le fais sur mes tableaux aujourd’hui. Quitte à passer pour un tocard, je me suis lâché et j’ai déroulé un monde en transparence qui se voyait des deux côtés. Ce jour-là, j’ai compris que techniquement le plus difficile était de travailler sur une vitrine, dans une rue commerçante, sous la pluie… Aujourd’hui, je peux travailler n’importe où, sur n’importe quel support, dans n’importe quelle condition. Je cherche et je trouve la solution.

Vous testez pour trouver les bons outils…

Ma définition de l’artiste : une idée, une technique, un style. C’est comme cela que je fonctionne. Je travaille sur les idées, sur les images qui me viennent à l’esprit quand je réfléchis sur un sujet, mais aussi sur les techniques, les outils, les matériaux, les supports… et enfin sur le style. J’aimerais d’ailleurs travailler prochainement à l’huile, pour appréhender toutes les qualités et les effets de cette matière, mais aussi histoire d’aller titiller les artistes classiques. Mais ce n’est pas gagné, j’en suis loin [rire].

Quels sont vos projets ?

Carrément 100 pareil avec André Claude Canova, maître soyeux, pour la réalisation de 100 toiles revêtues de foulards. Vingtneuf ont déjà été réalisées. Ce projet qui va s’étaler sur toute l’année 2020, attire aujourd’hui les sponsors, certains s’étant déjà positionnés. Certaines œuvres sont même déjà vendues alors qu’elles ne sont ni finies, ni disponibles. On parle aussi d’une exposition au Musée des tissus de Lyon, une belle institution… Peut-être un mur dans le centre commercial de Créteil Soleil.

 

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