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Interview

L’art d’ALBER : nécessaire et addictif !

Des lignes et des couleurs qui forment un visage, un regard. Une simplicité qui n’est qu’apparente tant le travail d’Alber demande recherche et minutie. Le résultat ? Un cocktail explosif qui interpelle celui qui « prendra le temps de se poser des questions ».
Par Gabrielle Gauthier

De fresques monumentales en toiles, de toiles en masques contemporains, l’art d’Alber s’impose comme une évidence. Libérant sa palette, il imagine des visages troublants dont il décompose les traits comme autant d’expressions et d’éclats de vie. Par un jeu de lignes et de formes, de couleurs et de transparences, de superpositions et de soustractions, les personnages que l’artiste peint se révèlent dans une veine graffiti à la fois douce et violente. Douce par les courbes et les nuances ; violente par ces regards foudroyants qui semblent percer notre âme. Ainsi, au premier coup d’œil, le spectateur d’abord accroché par ce feu d’artifice de formes et de couleurs se laisse ensuite duire par la douceur du portrait… avant d’être surpris par le mystère d’un regard perçant. Un style détonnant qui envoûte autant qu’il interpelle.

Pourquoi avoir choisi de te concentrer sur les visages ?

Plus jeune, j’ai d’abord été attiré par le côté vandale parisien que je voyais dans les magazines. J’ai donc pratiqué le lettrage aux côtés de ceux qui m’ont initié au graffiti. Parmi eux, certains réalisaient visages et personnages. En les regardant et parce j’en ai eu assez de ne faire que des lettres, j’ai essayé, inspiré par des artistes comme Monsieur Plume, Sozyone… Ne venant ni de l’univers de la BD ni du dessin classique, j’ai commencé par des b-boy, puis des persos et enfin des visages grâce auxquels je pouvais m’exprimer davantage. Fasciné par les dessinateurs et les graffeurs au travail ultra réaliste, je me suis focalisé sur l’apprentissage du dessin, esquissant tous les jours avec acharnement pour que cela ressemble à un visage. Mais comme j’y arrivais pas, je me suis contenté de personnages un peu « caricaturés » [rire]… pour finalement en faire mon « style ». Aujourd’hui, je m’inspire de photos réelles, ce qui n’était pas le cas auparavant.

Tu pars donc de photos…

J’ai une formation de graphiste. J’ai d’ailleurs bossé pour Neslté, où je faisais du packaging, puis j’ai travaillé huit ans à la créa de Cdiscount. Grâce à ce métier, j’ai appris à utiliser certains logiciels, notamment Illustrator, qui, aujourd’hui, m’aident dans mes créations. Sur ordinateur, je réalise des montages à partir de photos que j’ai prises ou que j’ai trouvées sur Internet, celles qui m’inspirent pour créer mes lignes. Je recompose ainsi un visage avec les yeux d’une personne, les lèvres d’une autre, la main d’une troisième, la coiffure d’une quatrième… Parfois même, je redessine. Un travail préparatoire important. L’expression du visage n’est jamais définie à l’avance, c’est le résultat d’un assemblage de formes qui me plait.

D’où vient l’idée de ces aplats de couleurs contrastés ?

Il y a d’abord l’aplat qui, contrairement au dégradé, me permet remplir une forme en sachant quand m’arrêter. J’ai commencé par travailler les camaïeux de gris, trouvant les volumes avec plusieurs nuances. Puis, lorsque j’ai eu un peu plus d’argent, j’ai testé des camaïeux de couleurs. Je me suis rapidement rendu compte que j’avais besoin au minimum de 5 ou 6 couleurs pour créer les volumes intéressants, jouer des contrastes entre les zones claires et les zones d’ombre, mettre en lumière certaines parties du visage.

Tu joues également des transparences…

Oui, à la base, c’est exactement une histoire de transparence, même si on ne la perçoit pas toujours. À une époque, lorsque je faisais des fonds avec des formes graphiques se superposant, cette transparence
se révélait davantage. Aujourd’hui, faire des fonds est un peu trop Old School pour moi, pas très actuel [rire].

Ta recherche picturale porte donc sur les volumes, la couleur mais aussi la ligne…

La ligne vient du lettrage. D’ailleurs, j’ai longtemps travaillé la 3D et les flops. Aujourd’hui encore, j’aime que ma ligne soit continue, afin que, au-delà du visage, on puisse y voir autre chose… jusqu’à une certaine abstraction. J’invite ainsi le spectateur à se balader dans l’œuvre à travers les couleurs et les lignes courbes qui s’entremêlent et apportent le volume. Même si j’aime les visages un peu cassés, l’arrondi est important pour travailler le corps humain.

La ligne symbolise-t-elle un chemin ?

Je ne la vois pas ainsi… c’est un peu trop poétique à mon goût [rire].

Peins-tu indifféremment des hommes et femmes ?

Il y a quelques années, je peignais quasiment que des hommes, en utilisant de gros contours noirs, ce qui durcissait le regard… Et cela rendait les femmes très androgynes, ce qui ne me plaisait pas. Ce n’est que lorsque j’ai enlevé ce contour que le rendu s’est adouci, gagnant en légèreté. J’ai pu alors peindre davantage de femmes. Mais ce n’est en aucun cas une volonté.

Outre les contours noirs qui ont disparu, comment a évolué ton style ?

L’évolution s’est faite dans les couleurs mais aussi la forme. Mon style fonctionnant sur les visages, j’ai souhaité le développer sur les corps.

En quoi « l’impact visuel » est-il important pour toi ?

L’impact visuel est davantage lié à la rue qu’à la toile… Dans la rue, j’ai besoin que, celui qui voit ma peinture, même s’il n’y connaît rien, se la prenne en pleine face, notamment par les couleurs et le regard.

Un regard toujours « impactant » justement…

C’est ce qui m’intéresse le plus ! Quand je peins, le regard est ainsi toujours en coin… Avec ce regard, j’amène un peu de dureté dans une peinture plutôt douce. Ce regard fort, j’en ai fait ma ligne conductrice. Et si j’aime qu’il interpelle, je tiens à laisser libre interprétation à qui le regarde et qui prendra le temps de se poser des questions.

Comment es-tu passé des murs à la toile ?

Grâce à Gautier, de la galerie Mathgoth. Il m’a vu peindre dans la rue il y a une dizaine d’années et m’a demandé si j’étais capable de faire sur toile ce que je réalisais sur mur. Tout est parti de là. Même si je kiffais peindre dans la rue avec mes potes, j’avais néanmoins la volonté de montrer ce que je faisais. Mais peindre des toiles a été une étape compliquée ! Difficile pour moi de réaliser un visage sur toile en raison du format différent. Au début, avec ma bombe, je n’ai réussi que des zooms… C’est dur de se détacher d’une technique [rire]. Aujourd’hui, j’utilise notamment des pochoirs et l’acrylique qui me permettent de créer formes très petites et très propres. Un travail minutieux avec des temps de séchage plus longs.

Ce travail minutieux n’est-il pas problématique sur murs ?

En vandale, il est nécessairement moins minutieux et avec moins de détails. Avant, j’esquissais mais ne quadrillais pas. Mes seuls repères étaient la ligne des yeux et celle, perpendiculaire, du nez… Comme des gammes que je répétais, ce qui me permettait d’aller vite, le but n’étant pas de me faire attraper, mais m’empêchait d’évoluer. Réaliser des visages de plus en plus « réels » tout en gardant mes aplats et mes lignes, m’a permis d’apporter davantage de détails. Et désormais, j’ai un long travail préparatoire avant de peindre une fresque : je prends les mesures, je réalise un croquis et je quadrille seul grâce à une planche en bois de 50 x 50 munie d’une poignée. J’esquisse ensuite sur le mur, je remplis…

Tu fais encore beaucoup de vandale ?

Oui, pas mal. D’ailleurs, si je n’avais pas de toiles à peindre, je serais beaucoup plus dans la rue ! Plus on peint de murs, plus on est exposé, plus on est invité…

Dans la rue, tu as aussi travaillé le volume…

En autodidacte, j’ai appris comment faire un moule : j’ai acheté une tête de David et sorti des David en résine. De là est née l’idée d’appliquer au moulage une démarche vandale. À Bordeaux où je réside, une nuit je suis allé mouler le visage d’un angelot du Monuments aux Girondins avec du silicone pour ne pas détériorer la sculpture. À l’atelier, j’ai créé et peins le masque avant de retourner le clipser sur l’angelot, transformant la technique apprise en quelque chose d’artistique qui reprend les codes du graffiti. Le masque a été volé une première fois puis on me l’a rendu… Pour clipser le second, j’ai attendu que l’eau de la fontaine coule de nouveau afin que personne ne puisse le prendre sans se tremper [rire]. Je suis ravi d’avoir « vendu » ce concept à la ville de Nancy. Je vais donc prendre l’empreinte du visage de Stanislas Leszczynski, dont la statue statue trône sur la place du même nom, pour faire « évoluer » son visage. Un masque sera clipsé sur la statue quelques semaines et, en parallèle, j’exposerai d’autres masques de Stanislas dans la ville. C’est ce vers quoi je veux aller pour mes interventions dans la rue.

Une évolution de ton travail ?

Passer de la toile à d’autres supports n’est qu’une évolution technique et non une évolution artistique. Cette dernière, la plus importante, demande de s’interroger sur ce que ma peinture va proposer visuellement de nouveau. Je réfléchis d’ailleurs à comment faire évoluer mes corps, en testant actuellement un apprêt de couleur directement sur lequel m’appuyer pour créer mes personnages. En laissant apparaître la couleur de fond à certains endroits, je peux évider le corps pour en modifier l’esthétisme, jouer avec quelques lignes, les pleins et les vides… pour laisser apparents uniquement les yeux, la bouche, le nez et une oreille. Bref, aller à l’essentiel, vers un certain minimalisme est pour moi une évolution ! Peut-être que ça sera pourri mais j’aurais essayé [rire].

Donc après la peinture, la sculpture ?

La sculpture me fascine depuis plusieurs années. J’y arrive tout doucement mais je veux faire les choses bien, de mes mains, en ayant appris les techniques. Aujourd’hui, avec les masques, j’accepte l’idée d’être devenu plasticien, une évolution de ma peinture puisque je touche à la résine, au plâtre, au silicone… mais certainement pas sculpteur ! En ce moment, j’essaye de comprendre comment arriver à des œuvres 3D en respectant mon style mais aussi mon état d’esprit. Certes, je peux déjà sortir des visages en résine et les retravailler mais j’espère surtout apprendre à sculpter le bois, la pierre… peu importe le temps que cela prendra !

Outre Nancy, quels sont tes projets ?

Je suis présent cet été à la Galerie Barthelemy Bouscayrol à Biarritz. Je dois également faire un mur à la brasserie Mira sur le bassin d’Arcachon. En septembre, je participe à l’exposition collective de la galerie Mathgoth autour du « Nu », thème que je n’ai jamais traité dans la rue mais que j’amènerai désormais, la nudité ayant forcément un impact important dans l’espace urbain. J’espère que l’on s’intéressera aux deux toiles que je présente non pas parce qu’il s’agit de nus mais parce que l’on y voit un certain esthétisme au point même d’en oublier la nudité. Une famille avec des enfants doit pouvoir vivre avec ces toiles… j’ai travaillé en ce sens et c’est beaucoup de recherches. Enfin, il y a un événement en préparation pour l’année prochaine.

Tu peux nous en dire plus ?

Il y a quelques années, j’ai peint un train de marchandises voué à la destruction. Il y a quelques semaines, je reçois un message sur Insta de la responsable d’une casse de trains à Nîmes : elle m’annonce avoir retrouvé ma peinture et me demande si elle peut la garder. J’étais partagé : d’un côté je ne voulais pas qu’elle revende le support ; de l’autre, l’idée qu’elle l’ait récupéré me semblait totalement dingue ! En apprenant à la connaître, j’ai compris qu’elle était passionnée et proche du milieu artistique… César allait d’ailleurs faire ses compressions dans sa casse…, une vraie mine d’or puisqu’elle reçoit des trains peints par tout un tas de graffeurs, connus ou moins connus ! Avec l’association Osaro, nous avons eu l’idée de créer un événement artistique autour de cette casse avec des artistes invités, notamment Alexone, Jace, Kalouf…, qui viendront peindre certains éléments des trains avant leur destruction. Un événement original dans un lieu atypique associant les côtés éphémère et historique du graffiti.

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