Né dans la rue, investissant l’espace public souvent à l’encontre des institutions et des pouvoirs, l’Art Urbain est historiquement revendicatif et militant. Une dimension qu’il possède toujours, même s’il s’est en partie assagi.
Par Christian Charreyre

La mort tragique de Georges Floyd a inspiré Combo, qui a réalisé une fresque hommage en ouverture du Street Art Fest de Grenoble. « J’ai voulu peindre un message qui me tient à cœur. “I can’t breathe“ est ainsi devenu un message presque international, qui se comprend de tous. Georges Floyd a été victime des violences policières que l’on connaît aussi en France et dans d’autres pays. Cette violence est systémique. On se sent concerné, c’est pour cela qu’il y a des manifestations et ce mur maintenant qui est là pour raconter », explique l’artiste parisien. Comme d’autres festivals dans le monde, le Street Art Fest a souvent mis en vedette des thèmes forts, en résonance avec l’actualité, et donné la parole à des artistes engagés, comme Shepard Fairey, star de l’édition 2019 et connu pour son implication contre la manipulation médiatique et l’omniprésence publicitaire. Car l’Art Urbain, tout au long de son histoire, a toujours permis de faire passer des messages forts. « Je m’intéresse à la rue car elle est la voie du populaire, du public. Elle permet d’atteindre tout le monde avec ma poésie. C’est un geste politique dans le sens d’une volonté de s’adresser à tous, c’est une poésie démocratique », affirme une pionnière, Miss Tic.

Un messager universel

Christophe Genin, professeur en philosophie de l’art et de la culture à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, travaille sur les changements culturels contemporains. Selon lui, « Ce que l’on englobe aujourd’hui sous le nom approximatif de Street Art est devenu un phénomène quasi universel. Car ce qui était initialement interprété comme du “graffiti“ vandale ou rebelle – une pratique d’écriture ou de gravure située dans des rues désaffectées de villes à l’abandon, sur des murs décrépis –, ce qui était initialement des interventions de rue militantes – des mots d’esprits et des affiches insolentes – s’est affirmé en tous lieux et tous milieux. Le Street Art est aujourd’hui entré dans les mœurs au plan mondial. Il est reconnu artistiquement et politiquement, même s’il continue d’irriter certains. Le Street Art met en œuvre la mobilité contemporaine, en premier lieu celle des artistes qui disséminent leur style et leur signature à tous vents. Le Street Art est une diaspora de l’esprit créatif, une pollinisation du monde de rue en rue. C’est pourquoi les hommes politiques le pourchassent comme puissance d’altération autant qu’ils veulent le capturer comme force de séduction. Il est universel au sens où il rassemble des pratiques, des techniques et des genres artistiques, des méthodes d’action, des générations, des genres sexuels différents qui peuvent voisiner dans un même espace, bien que cette cohabitation ne soit pas toujours une coexistence. Il est aussi universel au sens où il répond à une commune aspiration de liberté. Il a fait du mur le manifeste d’une résistance, ou d’une proclamation de liberté ».

Engagés ou militants ?

Si le Street Art permet de passer des messages, la teneur de ceux-ci peut varier. Banksy, considéré comme un agitateur social, en est un exemple marquant. Si l’on en juge par la plupart de ses œuvres, il est pour la liberté et la justice, contre la guerre, la famine et tous les fléaux causés par l’homme. Difficile de ne pas être d’accord. Mais il est également anticapitaliste et aborde des sujets plus politiques, comme le conflit israélopalestinien ou la mort de la princesse Diana. Avant de s’engager dans la cause Black Live Matters, Combo avait suscité de vives réactions avec son œuvre CoeXisT représentant un croissant musulman pour le C, une étoile de David pour le X et une croix chrétienne pour le T, afin de rassembler les religions et apaiser les tensions, ce qui lui vaudra même d’être roué de coups par quatre individus hostiles à cette fraternisation ! Le message, né après les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, porté par un artiste dont le père est franco libanais (chrétien) et sa mère marocaine (musulmane), était pourtant clair. «Le but était de créer du lien ; un lien qui avait été brisé par les attentats. Il y a eu des actes antisémites, islamophobes et beaucoup de gens pensaient que les musulmans étaient des terroristes. Il fallait rappeler que les musulmans ou les arabes, peu importe comment on les appelle maintenant, sont des Français comme tout le monde ». Sur la scène urbaine, de nombreux artistes expriment ainsi leurs opinions. L’italien Blu est célèbre pour ses représentations de monstres gigantesques et de masses populaires victimes d’un lavage de cerveau. Le brésilien Cranio, de son vrai nom Fabio de Oliveira Parnaiba, s’est attaché à la défense des peuples amazoniens. Le collectif madrilène Boa Mistura (« bon mélange » en portugais) s’est fixé comme objectif de «rendre leur dignité aux espaces», investissant les favelas du Brésil ou les township sud-africains. L’environnement est également une cause prisée par les street artistes, comme le portugais Bordalo II qui réalise des sculptures en plastique d’animaux en voie de disparition. Le brésilien Will Feirrera porte un regard sombre sur le progrès et la condition humaine. En 2019, Jo Di Bona peignait sur un mur du XIXe arrondissement parisien, à l’occasion du Festiwall, une Marianne sous les traits de Simone Veil, en réaction à un acte de vandalisme de deux portraits, tagués de croix gammée, de la femme politique réalisés par C215 à l’occasion de son entrée au Panthéon. Autant d’initiatives qui prouvent que le Street Art n’a pas perdu sa force revendicatrice.

De l’art à l’action

Le street artiste néo-zélandais Dside s’est fait connaître par des œuvres traitant du réchauffement climatique et de l’extinction des espèces animales, avec une première exposition à Wellington en 2018. « L’exposition s’est appelée “Extincted“ car j’ai exposé des œuvres d’animaux menacés d’extinction. C’était ma première exposition, après 15 ans d’activité en tant qu’artiste de rue. Après le vernissage, je suis parti et quatre personnes sont alors venues peindre toutes les œuvres en gris, bien sûr avec mon accord. Je voulais faire en sorte que le public présent ressente ce qui me tient à cœur. Par cette expérience particulière, ils a ressenti l’extinction. Et je crois que cela a eu l’effet escompté. Détruire l’œuvre d’art que les gens voulaient acheter a créé une frustration, voire une blessure, même si elle ne leur appartenait pas (encore), comme les animaux ne leur appartiennent pas. Les gens peuvent y voir le message qu’ils veulent, ou pas ! C’est simplement de l’art. Et, pour moi, l’art est un moyen de communiquer ». Mais Dside ne se contente pas de la communication. Il est l’origine d’un projet ambitieux, Our Plastic. « L’idée est de collecter les plastiques des plages néo-zélandaises. Il faut qu’un maximum de gens prenne part à cette initiative. J’ai essayé de lancer le projet il y a deux ans. Toutefois, la conscience environnementale n’existait pas vraiment dans la société à ce moment-là. Depuis, le sujet est devenu un vrai sujet d’actualité. La deuxième partie sera de réutiliser ce plastique. Que faire avec le plastique ? Le recyclage n’est pas satisfaisant car les plastiques intègrent à nouveau le système de gestion des déchets, finissent dans l’océan, dans un cycle infernal. J’aimerais donc développer quelque chose sur la matière. C’est en tout cas la finalité de ce projet ». Les œuvres des artistes urbains peuvent faire passer des messages politiques, dans toutes les acceptations du terme. Mais ce n’est que dans les actions et les évolutions des comportements de tous que leur efficacité se verra… ou non.

 

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