Ses visages de femmes futuristes, fortes et spirituelles, se retrouvent sur les murs et dans les galeries du monde entier. Ce londonien qui graffe depuis son adolescence dans les eighties est un explorateur artistique infatigable.
Par Christian Charreyre

Que ce soit sur un mur de Manhattan, sur une toile ou même l’écran d’un smartphone en réalité augmentée, le travail de MrCenz est immédiatement reconnaissable. Une association exclusive de visages féminins idéalement reproduits, d’inspiration abstraite et de lettres, lignes et formes directement venues de la rue, pour créer un « graffiti surréaliste pour l’âme »… l’Art Urbain du XXIe siècle !

Vous avez découvert la culture hip-hop au milieu des années 1980. Comment était-ce à Londres à cette époque ?

En 1984, j’avais 9 ans, le livre Subway Art venait de paraître, le Mike Allen Rap show passait sur Capitol Radio. C’était une époque révolutionnaire pour l’art et la musique, qui m’a rendu accro dès le début. Londres était en pleine effervescence, j’avais la chance d’habiter à quelques minutes en train du centre et de pouvoir vivre cette nouvelle et excitante culture en direct à Covent Garden, le lieu de rencontre des meilleurs graffeurs et breakers de l’époque.

Vous êtes-vous immédiatement tourné vers le graffiti ?

Oui, cela a toujours été ma priorité. Mon deuxième amour était le DJ-ing, quelque chose que je fais d’ailleurs toujours aujourd’hui. J’ai été attiré par l’art dès mon plus jeune âge mais je ne me sentais pas vraiment concerné par les mouvements et les styles traditionnels. Mais dès que j’ai vu les rames de métro peintes à New York, j’ai su que c’était pour moi.

Vous avez commencé dans la rue, illégalement. Des regrets concernant cette période dangereuse et excitante ?

Aucun, c’était amusant et excitant, surtout pour un jeune qui voulait se rebeller. Il faut se souvenir que nous devions peindre illégalement à l’époque, car il n’y avait pas de murs ou d’emplacements légaux. Si vous vouliez apprendre, vous deviez vous entraîner dans la rue. Pour être honnête, j’aurais aimé continuer plus longtemps. Malheureusement, j’ai dû arrêter parce que je me suis fait attraper tellement souvent ! Et comme je voulais aller à l’université pour étudier l’art, il fallait que je me fasse oublier…

Qu’est-ce qui a changé pour vous lorsque vous avez commencé à réaliser des peintures murales sur commande ?

À 11 ans, j’avais déjà tellement de problèmes que ma mère a organisé ma première commande de peinture murale à l’arrière d’une école locale. C’était incroyable de passer du temps à expérimenter et à pratiquer sans avoir à se presser. Ensuite, j’ai toujours fait des tags illégaux parallèlement aux commandes légales. J’ai toujours été plus intéressé par l’art du graffiti et les techniques d’utilisation de la peinture en bombe que par le fait de peindre en vandale et de m’enfuir en courant ! Passer de l’art illégal aux commandes puis au travail sur toile était une progression naturelle pour moi.

Quand avez-vous commencé à travailler sur toile ?

Après le lycée, je suis allé à la fac, où nous expérimentions de nombreuses formes d’art différentes. J’ai commencé à
transférer mon graffiti sur la toile. Pour moi, le travail sur toile n’était qu’une extension de la rue. Surtout, j’ai constaté que les légendes new-yorkaises que j’admirais, comme Dondi, faisaient de même.

Les deux approches sont-elles comparables ou complètement différentes ?

Mon approche spontanée et libre est comparable, mais je suis plus limité sur les grands murs, car il y a un élément essentiel de planification. Néanmoins, je les aborde de la même manière et je mets toujours autant de détails sur les grandes fresques, même si c’est à 30 mètres de haut et que personne ne peut le voir ! Être assez confiant pour faire du freestyle à grande échelle n’est pas facile et il m’a fallu des années pour y parvenir.

Quelle part de votre travail se fait dans la rue et quelle part en atelier ?

Dans un monde normal, c’est 70% dans la rue et 30% en studio, mais cela est différent depuis la pandémie. Pour des raisons évidentes, j’ai passé plus de temps à l’atelier que je ne l’aurais souhaité. Mais j’ai la chance d’avoir eu un endroit où continuer à créer en dehors de chez moi. Je préfère pourtant peindre des murs à l’extérieur, parce que cela m’apporte un sentiment de liberté et que j’aime me connecter et interagir avec les gens. Le travail en atelier peut être très solitaire, ce qui n’est pas bon pour la santé mentale.

Vous arrive-t-il toujours de peindre sans autorisation ?

Cela dépend. Parfois, vous n’avez pas l’autorisation totale pour peindre dans un lieu, alors vous tentez votre chance. Après des années de harcèlement par la police, nous savons quoi dire et comment nous en sortir. D’autant que si vous ne peignez pas de tags et que vous avez sorti tous vos bidons et vos échelles, tout a l’air légal. Pour les tags, c’est seulement occasionnellement… après une nuit d’ivresse par exemple [rires] !

Comment vivez-vous avec votre reconnaissance internationale ?

Je préfère ne pas y penser. Si vous êtes convaincu que vous êtes quelqu’un de spécial ou si vous laissez la pression de la réputation vous atteindre, cela risque de perturber votre démarche artistique. J’essaie de rester humble et de continuer à avancer… comme je l’ai toujours fait. S’il est difficile d’obtenir une reconnaissance internationale, il est encore plus dur de la conserver !

Quelle est votre vision de l’Art Urbain aujourd’hui ?

Je suis toujours surpris de l’ampleur qu’a pris l’Art Urbain. C’est formidable d’avoir été présent dès les premiers jours, ou presque, et de voir à quel point les choses ont évolué. C’est le plus grand mouvement artistique de la planète et il continue à se développer. Ce qui me dérange le plus, c’est la division. À Londres, comme dans beaucoup d’autres villes, il existe une grande opposition entre Graffiti et Street Art. Beaucoup de peintures murales sont taguées et détruites, il n’y a aucun respect pour l’art. C’est une véritable honte car, pour moi, nous faisons tous la même chose : essayer de nous exprimer dans la rue. J’ai toujours hésité entre les deux camps, car je comprends leurs histoires respectives. Mis à part cet aspect négatif, la scène urbaine est pleine de possibilités et d’opportunités.

Comment votre style a-t-il évolué au fil du temps ?

Il a évolué au fil de nombreuses années d’expérimentation et de pratique. Depuis la première fois où j’ai utilisé une bombe de peinture, j’ai été fasciné par cette technique et j’ai cherché à repousser ses limites. À cette époque, je jouais déjà avec d’autres médiums comme les pastels et la peinture, et j’ai continué à le faire aux Beaux-Arts. J’ai toujours aimé explorer ce qui touche au graffiti et le fusionner avec d’autres formes d’art, bien avant que cela ne soit populaire. Il n’y a pas de raccourci pour créer un style, il faut beaucoup de travail et d’implication. Cela doit venir de manière naturelle, sans copier les autres. L’éthique originale du graffiti, être original et ne pas voler, s’est malheureusement perdue. Beaucoup se contentent de copier-coller des morceaux du travail d’autres artistes. Avoir un style unique est essentiel et je me sens chanceux d’avoir pu découvrir le mien.

Votre travail est d’une perfection technique proche du photoréalisme. Comment avez-vous développé cette maîtrise ?

Encore une fois, avec beaucoup de pratique. Vous ne pouvez pas maîtriser quelque chose sans vous y impliquer et y consacrer du temps. J’aime certains aspects du photoréalisme, mais je trouve aussi les représentations exactes très ennuyeuses. Il faut apporter quelque chose de différent. C’est pourquoi j’aime combiner ces compétences avec mon amour pour l’art abstrait et futuriste.

Quelles ont été vos influences artistiques ?

C’est toujours une question délicate, car j’ai tellement d’influences différentes et dans tous les styles artistiques… Évidemment, lorsque j’ai débuté, c’était les maîtres du graffiti londonien et new-yorkais comme Mode 2 et Dondi. Plus tard, lorsque j’ai étudié l’art, j’ai commencé à regarder des artistes abstraits, expressionnistes et surréalistes comme Paul Klee et Miro. En ce moment, j’admire ceux qui font quelque chose d’unique et de différent comme SatOne, Vesod ou Rime.

Votre sujet principal est actuellement le visage féminin. Pourquoi ce choix ?

J’aime les femmes, bien sûr. Et je suis entouré de beaucoup de femmes extraordinaires dans ma vie. Artistiquement et esthétiquement, je suis attiré par les formes et les courbes du corps et du visage de la femme. Pour moi, cela va parfaitement avec les formes de lettres des graffitis. Et puis, une fois que vous commencez à peindre des visages, vous devenez en quelque sorte accro. Le sentiment que vous pouvez transmettre à travers les yeux est très puissant.

Vous avez développé une application de réalité augmentée. Une nouvelle dimension artistique ?

Mon travail a toujours eu un côté futuriste ; c’était donc un développement naturel. Depuis longtemps, je voulais que les couleurs, les formes et les lignes bougent afin que le spectateur puisse en profiter, et la réalité augmentée m’a permis de le faire. J’ai également pu combiner cela avec la musique, qui est un élément important de mon travail. L’art numérique, la réalité virtuelle et la réalité augmentée sont très populaires en ce moment, en particulier le nouveau monde des NFT et du crypto-art. J’essaie de suivre les derniers développements dans ce domaine et de pousser mon travail vers de nouvelles dimensions. Alors, attendez-vous à des choses plus excitantes à venir bientôt !

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