De ses premiers pochoirs au début des années 80 aux fresques murales sur de prestigieuses institutions et aux expositions dans le monde entier, ce pionnier a tout vécu de l’émergence d’un courant artistique majeur.
Par Christian Charreyre

Artiste polyvalent, musicien, créateur de pochettes de disques, c’est son travail de pochoiriste, toujours signé par une flèche rouge, qui a fait
de lui une icône incontournable de l’Art Urbain, même s’il ne revendique rien, à part une fidélité à une démarche tournée vers le monde.

Votre première passion artistique était la musique. Comment êtes-vous passé aux arts visuels ?

Il n’y a pas eu de « première » passion ! Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours été fasciné par les images et la musique, à parts égales. J’ai commencé à peindre et dessiner avant de jouer de la musique. Dès le plus jeune âge, à partir du moment où j’ai pu tenir un crayon, j’ai toujours gribouillé ! J’étais aussi mordu de musique depuis ma tendre enfance mais je n’ai eu ma première guitare que plus tard, à l’âge de douze ans, en 1969.

Comment êtes-vous arrivé au pochoir ?

Le pochoir est venu assez tardivement, en 1982, j’avais déjà 25 ans. Il y avait déjà longtemps que je peignais, que je dessinais, que je bidouillais des images. J’ai énormément dessiné pendant mes années collège-lycée : crayon, encre, gouaches… J’ai ainsi des cartons remplis de ces nombreuses œuvres de jeunesse, à mi-chemin entre cadavres exquis surréalistes et délires oniriques psychédéliques. Le dessin commence d’ailleurs à réapparaître dans mon travail d’aujourd’hui. Quand j’étais au lycée, je fabriquais des bijoux et pendentifs en métal et clous de fer à cheval ainsi que des bracelets, colliers, barrettes, ceintures et sacs de cuir. Je les vendais ou les offrais aux potes, c’était dans l’air du temps, très hippie ! À la fin des années 70, après la tornade punk, j’ai commencé à développer des techniques différentes, utilisant beaucoup la photo, que j’appelais « photo-graphismes ». À l’aube des eighties, je touchais un peu à tout : je collectionnais les photomatons, je pratiquais la xérographie (copy art), les expériences polaroid, les collages et les trames letraset (très en vogue à l’époque). Mes inspirations allaient des pochettes de disques aux productions du collectif Bazooka, graphzines et fanzines, alors très nombreux, et revues comme Opus International… En 1981, le groupe nantais Private Jokes (monté par Arnold Turboust et Gilles Rétières) m’a demandé de réaliser leur affiche. C’est la toute première fois que j’ai montré mon travail au delà du cercle des copains. Un an plus tard, j’ai quitté Nantes pour Tours où l’Éducation Nationale m’avait nommé prof stagiaire. C’est là que j’ai découpé et bombé mes premiers pochoirs, à l’automne 1982.

Pourquoi avoir choisi le pochoir comme moyen d’expression ?

Encore aujourd’hui, j’ai du mal à expliquer comment cette idée a surgi. Il est nécessaire de rappeler qu’en 1982, il n’y avait quasiment rien sur les murs de nos villes de province, en dehors de graffitis politiques sommairement peints au rouleau. On savait vaguement qu’à New York, des mecs peignaient à la bombe, que certains s’y étaient même essayés à Paris, mais ce n’était pas encore arrivé sur les murs de Nantes ou Tours. J’avais cependant déjà vu les « Ephémères » de Zloty autour du trou des Halles, lors d’un voyage à Paris, et je connaissais par la presse certaines images d’Ernest Pignon-Ernest. Les premiers pochoirs que j’ai vus ornaient les cuirs et chemises des membres du groupe punk Clash, des textes uniquement. J’ai également souvenir d’un petit pochoir anti-nucléaire aperçu en 79 ou 80 sur un mur lors des manifs contre l’implantation d’une centrale à Plogoff. Puis, en septembre 1981, je suis « monté » à Paris voir Clash en concert, au théâtre Mogador. Sur scène, pendant que le groupe jouait, le new-yorkais Futura 2000 peignait une grande toile. C’est la première fois que je voyais quelqu’un utiliser la bombe aérosol, objet rare et peu usité à l’époque, pour faire de l’art ! Tous ces éléments, auxquels s’est ajouté ce déménagement à Tours, ont servi de déclic et je suis passé à l’acte en bombant mon premier pochoir, un autoportrait punkoïde, dans les rues du vieux Tours. Certes, Blek Le Rat avait déjà posé ses premiers pochoirs à Paris quelques mois auparavant mais je ne les ai découverts que plus tard, ainsi que ceux de l’ami Epsylon Point et, quelques temps après, ceux de Miss Tic, Speedy Graphito, Marie Rouffet… qui ont démarré vers 1984. D’emblée, je me suis senti à l’aise avec cette technique. Son côté speed, efficace, « vite fait, bien fait » collait totalement à l’époque et à l’urgence que je ressentais. À plusieurs reprises, j’ai tenté d’autres expériences mais je suis toujours revenu au pochoir et je ne m’en suis pas lassé depuis.

Quels sont les « secrets » de cette technique ?

Chacun utilise le pochoir à sa façon, en fonction de ses goûts, envies, influences, capacités. C’est une technique éprouvée, vieille comme le monde, qui permet une multiplicité de styles et de rendus. Du pochoir « single layer », une seule couche, au « multi layer », multi couches, les effets obtenus sont nombreux. Certains recherchent le minimalisme de l’image ultra stylisée ; d’autres visent l’hyperréalisme. Chacun a ses petits « trucs » mais je ne pense pas que l’on puisse parler de secrets.

Quand vous avez commencé dans les années 1980, plusieurs artistes français ont adopté cet outil. Une raison pour expliquer cet engouement ?

Je pense que tous les pochoiristes ont été séduits par la possibilité de travailler à la verticale, sur tous supports, rapidement, de façon « clean » et précise. Le pochoir n’était pas, en soi, une technique nouvelle mais c’est le couple pochoir-spray qui a fait toute la différence. Reproduire une même image, parfois complexe, aussi vite et en de nombreux exemplaires sur les murs des villes était impossible avant l’avènement de la bombe aérosol. En 1968, par exemple, les ateliers des Beaux-Arts avaient utilisé la sérigraphie, grande sœur du pochoir, pour imprimer les affiches devenues célèbres qui ont fleuri sur les murs de la capitale.

Pourquoi travaillez-vous en noir et gris ?

Mes tout premiers pochoirs étaient en noir et rouge. Rapidement, je me suis mis à la couleur. Les années 80 étaient très « fluo », tant dans le design que la mode, et la tendance « new wave » était multicolore, comme en attestent la plupart des pochettes de disques de l’époque. Le journal Actuel était passé au papier glacé et se faisait davantage l’écho des « jeunes gens modernes » que des contre-cultures alternatives qu’il défendait dans les seventies. J’ai moi aussi usé et abusé de la couleur. Avec l’âge, on tend vers l’épure et on se concentre sur l’essentiel. Je me suis donc progressivement affranchi de la couleur, mais elle est cependant encore parfois discrètement présente dans mon travail, dans les fonds, par exemple. Les bons coloristes sont très rares, qui plus est dans le domaine de ce qu’on appelle l’Art Urbain, et ceux qui abusent de la couleur sombrent hélas trop souvent dans le kitsch. En outre, le travail en noir et blanc permet de préciser la nature de mes interventions dans l’espace public : il ne s’agit en aucun cas de « mettre de la couleur et de la gaîté dans la ville grise et triste », comme je l’entends souvent !

Dès le début, avez-vous décidé que la rue serait votre terrain d’expression ?

Les choses ne se sont jamais posées en ces termes. La rue n’est pas mon « terrain d’expression ». Je dessinais et peignais sur papier ou toile bien avant d’intervenir dans la ville et mes œuvres d’exposition tiennent une part aussi importante que mon travail dans la rue. Mon terrain d’expression, s’il faut utiliser ce terme, c’est la vie, ce sont les gens, c’est le monde. Il y a 35 ans, j’aurais répondu que la galerie la plus fréquentée c’est la rue et que l’on touche mille fois plus de monde dans la rue que dans n’importe quel musée. Aujourd’hui, je n’ai plus tout à fait cette vision des choses. Intervenir dans la rue n’est plus un moyen de « me montrer » mais davantage un moyen de montrer la rue elle-même, la vie, les gens, le monde…

Les fresques murales géantes comme Chuuuttt !!! représentent-elles un défi particulier ?

Cette idée de « défi » ou de « challenge » qui semble prévaloir dans ce milieu, me gêne assez. Je n’ai jamais ressenti l’envie ou le besoin de faire « plus grand », « plus fort » ou « plus loin ». De même, ne venant pas de la culture « graffiti » au sens américain du terme, je n’ai jamais peint sur des trains ou métros, je n’ai jamais tenté d’atteindre des lieux difficiles d’accès, à la manière des crews de graffeurs pour qui c’est un jeu, une émulation, une compétition. Aujourd’hui, les fresques géantes se multiplient, le muralisme est à la mode, et ce « buzz » génère une surenchère qui ne m’intéresse guère. Certaines de ces fresques sont impressionnantes techniquement, c’est vrai, mais s’il s’agit de placarder des affiches ou des toiles géantes sur tous les buildings de toutes les villes du monde, sans souci contextuel, quel est l’intérêt ? Il faut être très vigilant : trop d’art dans la ville ne risque-t-il pas de tuer à la fois l’art et la ville ?

Vous peignez des personnalités et des anonymes. Y a-t-il un message dans vos œuvres ?

Est-ce à moi de répondre à cette question ? Si l’artiste a besoin d’expliciter les « messages » éventuellement véhiculés par son travail, c’est soit qu’ils ne sont pas clairs, soit que l’artiste veut se mettre en valeur. Je pense que l’art est dans l’acte, voire même dans l’intention. Il est donc fatalement engagé, mais qu’entend-on sous ce vocable ? « Engagé », ça veut dire quoi, au juste ? Je suis très méfiant à cet égard et je me contente souvent de dire que mon engagement, si tant est qu’il faille utiliser ce mot, est plus poétique que politique. Mais, là encore, qu’entend-on vraiment par « politique » ?

Depuis les années 2000, vous êtes sollicité par les galeries. Est-ce un travail différent ?

Il est vrai que les expositions muséales et en galeries se sont multipliées depuis le début des années 2000 et je suis représenté aujourd’hui par plusieurs galeries avec un rythme d’expos personnelles et collectives assez important, bien que je l’ai réduit. Mais ma présence en galerie ne date pas des années 2000. Par exemple, dès 1982, je participais à une expo à la Galerie des Tanneurs à Tours. En 1986, Agnès B présentait dans sa Galerie du Jour la première exposition de pochoir de rue et en 1987, je participais à une expo à la Columbia Univertity de New York. Ma première expo personnelle à Lille date de 1991 à la défunte galerie Sonia K. et, en 92, j’ai présenté un solo show au FRAC de Lille. Le travail d’atelier en préparation d’expositions est assez chronophage et prend parfois le pas sur les interventions dans l’espace public, mais c’est une partie cruciale de mon boulot. J’accorde autant d’importance au travail en galerie qu’au travail dans la rue. Même si les deux activités sont liées, elles marquent cependant des intentions différentes. Comme je le dis fréquemment, une pièce d’exposition existe en tant que telle, hors contexte, et j’aime la contrainte du format : ces quatre coins entre lesquels je raconte une histoire. L’intervention de rue ne dit rien en elle-même, c’est en fonction de l’environnement dans lequel je la place qu’elle raconte son histoire. Le travail dans la ville est contextuel, le tableau accroché aux cimaises d’un musée ou d’une galerie ne l’est pas. On peut, au demeurant, créer un contexte particulier dans un musée ou une galerie lors d’une expo : installations, scénographie, projections, musique, lumières peuvent contribuer à la création ou à l’évocation d’un univers. Ce va-et-vient entre rue, galerie, atelier est passionnant et autorise de nombreuses remises en question. De même, la réalisation d’une fresque officielle n’a rien à voir avec une intervention de rue furtive. Dans le premier cas, il s’agit d’une aventure collective, avec logistique et assistants. Dans le second, je suis seul avec moi-même, et je perpétue ce premier geste commis en 82. Ces différentes facettes de mon travail me sont indispensables.

Vous reconnaissez-vous toujours dans le terme de street artiste ?

Le terme Street Art est né au début des années 2000, de même que Art Urbain. J’avoue que ces appellations sont des « fourre-tout » qui, parfois, m’agacent. Ce qui est certain, c’est que Street Art veut dire « art de rue » et donc qu’il est étrange d’organiser des expositions de Street Art dans les galeries et musées ! Admettons donc que je suis un street artiste quand je travaille dans la rue mais, dès lors que je montre mon travail ailleurs, je suis juste un artiste, même si la technique et les images sont les mêmes.

Le monde de l’Art Urbain a-t-il beaucoup changé en 40 ans ?

Il n’y avait pas de « monde de l’Art Urbain » il y a 40 ans, et le terme « Art Urbain » n’existait pas. Tous ces vocables sont nés vers 2003 ou 2004 lorsque Banksy et Obey sont devenus célèbres. Dans les années 80, le marché de l’art s’était déjà emparé de cet art de la rue, mais sans vraiment lui donner de nom. Nous avons participé à des ventes aux enchères dès 1986, sous le marteau de Maître Binoche et de Maître Rojeon, entre autres, associés à des artistes appartenant à la Figuration Libre, par exemple. On parlait alors de « jeune peinture », ou parfois de « média-peintres ». Depuis quelques années, cet art dit « Urbain » est réellement entré dans le marché de l’art, en grande partie grâce à Banksy. C’est aujourd’hui un « buzz », une mode, avec tous les excès que cela induit. J’imagine que ça va passer…

Cela fait quoi d’être considéré comme un pionnier reconnu officiellement ?

C’est le bénéfice de l’âge !… Cela fait quoi ? Que parfois on se sent un peu vieux ! Sérieusement, même si c’est flatteur, il faut rendre à César ce qui lui appartient. Nous n’avons rien inventé, et s’il faut reconnaître à certains d’avoir fait un travail historique dans l’espace public, bien avant nous, c’est à Ernest Pignon-Ernest et Gérard Zlotykamien que revient ce mérite. Et si l’on parle de muralisme, on peut évoquer Diego Rivera.

Comment est née l’idée de la flèche rouge en signature ?

Ce n’était pas une idée mais un hasard. Dans les années 80, j’utilisais un tas de formes pour ponctuer ou souligner mes images : pointillés, étoiles, ronds, triangles, croix, flèches… Je me suis débarrassé de ces signes, sauf un : la flèche. Je me dis aujourd’hui qu’elle s’est peut-être installée dans mon travail en hommage inconscient à Francis Bacon, Paul Klee ou Ernest Pignon-Ernest. On peut retrouver la flèche dans certains de leurs travaux.

On vous a consacré une biographie. La reconnaissance ultime ?

La monographie « Parcours Fléché » aux éditions Alternatives-Gallimard ? C’est le deuxième ouvrage sorti chez eux, j’avais publié « VIP Very Important Pochoirs » en 2007. En 1986, c’est déjà Alternatives qui avait publié le premier livre sur les pochoirs dont j’avais signé
la couverture et dont le titre était l’un de mes slogans pochés « Vite fait, bien fait ». Je n’irais pas jusqu’à dire que sortir des bouquins est une reconnaissance ultime mais c’est bien de fixer les choses sur le papier de temps en temps. Il y a aussi plusieurs beaux catalogues sortis pour mes expos et les deux petits « Opus Délits » aux éditions Critères. La monographie date de 2012, il faudrait donc que je songe à un autre livre. Peut-être en 2022 pour mes 65 ans et 40 ans de pochoir…

Quelles sont vos sources d’inspiration ?

La vie, les gens, le monde…

 

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