En étant totalement connectée à son instinct, Sandrot peint l’âme de ses sujets, délivrant, à travers le regard des animaux, un message essentiel et humaniste.
Par Gabrielle Gauthier

L’instinct, l’intelligence primordiale qui nous vient du ventre et court-circuite le néo-cortex pour agir de la bonne façon, sans prendre le temps de comprendre, d’analyser, de traiter l’information, guide les pinceaux de Sandra Guilbot, alias Sandrot. Ses portraits animaliers au style si singulier qu’elle délivre sur des toiles, des murs, du bois, du métal, du papier, offrent de prime abord d’émouvants moments de contemplation. Mais au-delà d’une remarquable composition, d’une matière travaillée façon aquarelliste, de couleurs vives et contrastées jouant du chaud et du froid, de coulures créant le mouvement… il y a l’intense émotion face au regard hypnotique de ces animaux. « Parmi toutes les variétés de l’intelligence découvertes jusqu’à présent, l’instinct est, de toutes, la plus intelligente », disait Nietzsche. Cette intelligence du vivant, qui est en chacun de nous et que nous avons appris à réprimer, Sandrot l’a libérée, nous offrant des œuvres capables de nous reconnecter à l’essentiel.

Depuis quand avez-vous trouvé votre style si singulier ?

Je devais avoir 4 ou 5 ans lorsque j’ai dessiné mon tout premier animal, un écureuil de profil, avec une petite queue
en panache et des petits poils sur les oreilles. « Tu es sûre que les écureuils ont des petits poils sur les oreilles ? », m’a dit maman qui n’avait jusqu’alors absolument pas remarqué ce détail. Depuis, j’ai toujours dessiné et peint, pas uniquement les animaux d’ailleurs même si j’ai depuis toute petite une sensibilité particulière pour la faune et la nature en général.

D’où vous vient cette passion pour le monde animal ?

Je vous avoue que cette sensibilité particulière me dépasse totalement… D’ailleurs, je ne l’explique pas. Il y a quelques années, bien après mes premiers portraits animaliers, j’ai appris que mes ancêtres étaient des peintres
reconnus, Hippolyte et Paul Lazerges, ce dernier étant le grand-père de mon arrière grand-mère. Hippolyte réalisait des portraits, ce que je faisais beaucoup quand j’étais jeune ; Paul était un peintre orientaliste, spécialisé dans les dromadaires et les chameaux…

Votre passion serait donc génétique ?

Qui sait…

Avoir choisi les animaux comme sujet principal de votre travail est donc totalement spontané…

Tout à fait. Au tout début, je peignais un peu de tout d’après photo, davantage un travail de «reproduction ». Le jour où je suis entrée dans la pure création, en libérant mon esprit et en me concentrant sur mon inspiration profonde,
les animaux se sont imposés, comme s’ils me permettaient de m’exprimer réellement, de transmettre un message. Pour moi, le rôle d’un artiste est de laisser une trace mais j’espère que, dans quelques années, mes œuvres ne seront pas les témoins d’espèces qui n’existent plus! Pour autant, cela ne veut pas dire que je peins uniquement des animaux, la peinture ne se limite ni à un thème ni à un style. Il faut peindre ce qui nous inspire, ce qui nous fait vibrer… et cela évolue en en fonction nos expériences, de notre vie… Je ne réfléchis pas ma peintre et c’est ce que
j’aime d’ailleurs.

Vous travaillez à l’instinct…

Totalement ! Je peins à l’instinct afin que toute l’émotion s’inscrive sur la toile. Ainsi, ce qui me touche ressort à travers mon œuvre.

Cette liberté revendiquée se retrouve sur les différents supports sur lesquels vous vous exprimez. Est-ce par goût du challenge ou êtes-vous simplement toujours dans la recherche picturale ?

Le support est un challenge, un défi parce que tous demandent une approche différente. Le métal par exemple s’appréhende spécifiquement… je l’ai appris à mes dépens car ce n’est pas quelque chose que l’on apprend à l’école. J’ai du développer une technique particulière. Le bois, à l’opposé du métal, je l’utilise pour son côté absorbant dont j’aime jouer ; le papier, pour son rendu aquarelle… Outre l’histoire de l’art, mon Master en restauration de tableaux m’a permis d’apprendre beaucoup de techniques que je réinterprète aujourd’hui en utilisant uniquement ce qui me plaît. Comme j’adore l’aquarelle, j’ai adapté l’acrylique en peignant à la manière aquarelliste sur la toile, les murs, le bois et même le métal… : je mets beaucoup d’eau et je laisse apparent le support par endroit. J’aime laisser le support vivre avec la peinture sans le saturer ni le recouvrir.

Pour vous, le support fait donc partie intégrante de votre œuvre…

Exactement.

Est-ce toujours l’instinct qui vous guide en termes de supports et de techniques ?

Complètement, au grand désespoir parfois des personnes qui m’exposent… Certaines fois, je livre des peintures sur
bois pesant jusqu’à 100 kg ; d’autres fois un simple papier très léger…

La liberté semble fondamentale pour vous…

J’aime lever les barrières, aller au-delà de tous les codes que l’on nous enseigne, évidemment importants, mais dont il faut ensuite se détacher pour se dépasser, découvrir d’autres approches… Mais il me reste encore beaucoup de chemin à parcourir, le travail de toute une vie !

En quoi peindre sur les murs, donc dans un environnement urbain, des animaux souvent sauvages est-il important pour vous ?

J’essaye de redonner de l’importance à ce qui nous entoure et à ce que l’on ne voit presque plus ! J’espère ainsi sensibiliser le public aux espèces menacées en contextualisant chacune des œuvres. J’ai ainsi réalisé un lynx de 3 mètres dans l’Ain, un animal en voie de disparition et emblème de cette région ; un Staff, le chien le plus abandonné, sur la façade d’une SPA… Une façon d’offrir une autre dimension à l’animal.

Comment choisissez-vous vos «modèles» ?

J’en croise certains dans des refuges… D’autres, je rêve de les rencontrer. Pour ceux-là, je me nourris de reportages, de vidéos, de photographies. Mon inspiration peut également venir d’une situation,d’un paysage, d’une lumière, d’une couleur… et de ce que je vis. D’ailleurs, mes portraits animaliers ne sont pas forcément le reflet de de la réalité car je les modifie à ma manière.

Dans beaucoup de vos œuvres, le regard de l’animal est hypnotique. Quel est votre secret pour le rendre aussi vivant, aussi vibrant ?

Cela non plus je ne l’explique pas… Je crois simplement que je peins avec le cœur. Peut-être que je transmets l’émotion que je ressens. Tous les animaux que je peins ont un regard différent, mélancolique, triste, orageux… que je ne maîtrise absolument pas. L’émotion dans le regard s’impose à moi. Avant, j’étais dans le contrôle, ce que je
ne suis plus aujourd’hui. Je crois qu’en essayant de tout intellectualiser, on limite la création.

L’émotion dans le regard de vos animaux est-elle liée à ce que vous ressentez lorsque vous peignez ?

Pas nécessairement… Mes périodes sombres se transmettent davantage dans la couleur de fond des tableaux.

Et comment travaillez-vous vos œuvres, notamment en termes de couleurs… et de coulures ?

Toujours à l’instinct [rire]… J’aime utiliser les couleurs complémentaires, les contrastes chaud/froid, tout en essayant de trouver un équilibre dans un souci « esthétique » qui me tient à cœur. C’est d’ailleurs la seule chose que j’espère maîtriser ! Le reste vient spontanément. Comme je vous l’ai dit, j’ai arrêté de tout intellectualiser pour libérer ma manière de peindre. D’ailleurs, le jour où j’ai peint avec mon cœur sans me poser de questions, mes toiles ont touché les gens. Quant aux coulures, j’ai toujours été attirée par la technique du dripping. Surtout, elles sont inévitables puisque je mets beaucoup d’eau dans ma peinture. Et aujourd’hui, elles font partie intégrante de ma manière de peindre. J’aime ce côté « projections » qui donne du mouvement, une impression de rêve, un ressenti, quelque chose d’un peu flou… autour d’un élément hyper précis comme le regard…

Outre vos peintures animalières contemporaines, avez-vous envie d’explorer d’autres sujets ?

Bien sûr. D’ailleurs, pendant le confinement, j’ai peint beaucoup de visages… un vrai besoin ! Je ne veux pas être enfermée dans un thème, même si les portraits animaliers restent ma spécificité, d’autant que tout m’inspire. Je suis
d’ailleurs pleine de gratitude pour les gens qui me suivent parce qu’ils adhèrent à un état d’esprit sans m’enfermer dans un style. Un grand monsieur m’a dit un jour : « Peu importe le sujet, l’important c’est la manière de le peindre ». C’est tellement vrai ! L’émotion, l’atmosphère, l’histoire sont importantes, pas le sujet !

Outre la cause animale, êtes-vous une artiste engagée ?

Je fais ce que je peux quand je le peux… Pour les animaux je soutiens Inaudible Voices, un programme de protection des espèces animales menacées de disparition, notamment avec des expositions itinérantes. Je soutiens également Sourire à la vie, une association qui améliore le quotidien des enfants malades du cancer à travers des ventes aux enchères… Et je m’investis à l’occasion en réaction à l’actualité, aux souffrances du monde, comme avec le projet Saato… J’espère ainsi aider avec les moyens dont je dispose.

Quels sont vos prochains projets ? Défis ?

Plusieurs rencontres dans plusieurs villes de France, des expositions itinérantes, l’édition de mon carnet de confinement pour fin 2020 ou début 2021, la réalisation de fresques pour soutenir Inaudible Voices, des projets d’immersion dans des refuges et réserves naturelles pour être au plus près des espèces en voie de disparition… et la sortie de ma première lithographie début 2021 chez Idem, en collaboration avec Lezarts Urbains et Galerie Urbaine à Uzès. Saviez-vous que l’imprimerie Idem, anciennement Mourlot, a été fondée par Fernand Mourlot qui a travaillé successivement avec Matisse, Picasso, Miro, Dubuffet, Braque, Chagall, Giacometti et bien d’autres maîtres de la peinture du XXe siècle ! C’est dans cet atelier de la rue du Montparnasse que se trouvent les presses lithographiques qui ont imprimé tous les chefs-d’œuvre de la lithographie moderne. Et c’est avec ces presses ancestrales que va être imprimée ma première lithographie, un honneur pour moi !

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