À la recherche d’authenticité, d’amour et de proximité, ce duo d’artistes transpose en peinture des valeurs de partage autant à travers leur démarche que leurs œuvres.
Par Gabrielle Gauthier

Leurs œuvres naissent d’une singulière démarche. Rencontres, échanges et images récoltées constituent en effet le fondement de leur travail. Authentiques, passionnés et passionnants, Paul et Rémi se distinguent d’abord par leur générosité que l’on perçoit non seulement dans leur duo puisqu’ils ne font qu’un, dans leur approche de leur art avec une large place accordée aux « autres », mais aussi dans leur peinture qui fait la part belle aux histoires simples. Jonglant entre trois éléments, abstrait, écriture et figuratif, toujours issus de leurs propres photos, leurs toiles et fresques, qu’elles se trouvent sur les murs d’un petit village ou d’une grande cité urbaine, sont toutes empruntes de fortes émotions, sans doute parce qu’elles nous parlent sans fard de notre quotidien.

Comment êtes-vous venus à peindre des fresques murales ?

Rémi : Nous avons commencé le graffiti en 2007 mais ce n’est qu’en 2012 que nous avons « unifié » nos deux noms, Sismik et Azot, pour n’en faire qu’un. Depuis, nous nous sommes quelque peu éloignés des codes du graffiti, Paul apportant une touche abstraite et moi une touche plus figurative. Cette évolution nous a permis de trouver notre identité picturale, qui nous correspond totalement. Nous adorons les grandes fresques murales, un travail à la fois enivrant et excitant, réalisées principalement au pinceau et à l’acrylique. Nous réservons la bombe pour la signature, les textes et quelques effets. Ce qui ne nous empêche pas de peindre sur toile.

Comment fonctionne votre duo ?

Paul : Nous avons deux personnalités différentes, ce qui est aussi important qu’intéressant, avec un dénominateur commun : nos valeurs humaines. Dans notre duo, chacun a sa spécialité. Pour simplifier, je réalise la partie « abstraite », Rémi la partie « figurative ». Rémi : Nous sommes amis depuis la 4ème alors, comme dans un couple, entre nous il y a beaucoup de discussions, de débats. Pour autant, nous partageons néanmoins 60 à 70% de goûts semblables ; le reste permet à chacun d’amener de nouvelles idées. Nous avons également la même passion pour la photographie. Il y a donc un gros socle commun, ce qui fait que notre duo fonctionne. Il n’y a pourtant aucune stratégie, c’est avant tout une histoire de potes.

 

Vous mêlez abstrait, figuratif et écriture ? Votre œuvre sans typographie raconterait-elle une autre histoire que celle que vous souhaitez raconter ?

Rémi : Il arrive que l’œuvre comporte uniquement un titre. Mais la typographie reste primordiale. Les images que l’on choisit peuvent raconter tellement de choses différentes que le
titre est important. C’est d’ailleurs un sujet qu’on l’on aborde fréquemment avec les personnes avec lesquelles on travaille.

Dans votre travail, vous êtes dans les rencontres, le partage…

Paul : Ce qui nous motive, ce sont évidemment les rencontres. Étant donné que, lors de nos déplacements, nous restons généralement une dizaine de jours dans chaque endroit, des liens se créent avec les habitants, souvent relativement forts, et les relations se teintent de sincérité.

De même, la dimension sociale semble primordiale pour vous ?

Rémi : La dimension sociale est effectivement au cœur de notre travail. D’ailleurs, toutes nos fresques racontent une histoire. La fresque est un prétexte pour donner la parole aux gens et mettre l’humain en scène. Notre travail se base ainsi sur les émotions, le vivre ensemble, l’amour, la peur…, tout ce qui touche à la vie ! Paul : Dans notre travail, il existe également une grande part de spontanéité. Nous sommes tous deux relativement curieux tout en essayant d’avoir le minimum de préjugés. Ainsi, lorsque l’on arrive dans une campagne perdue ou une cité de banlieue, nous choisissons d’être « très cash » avec les gens, d’être nous-mêmes. Nous ne calquons pas notre façon d’être en fonction du public. Et, à chaque fois, en suscitant un minimum d’échanges, la magie opère… Il suffit de dire bonjour, de s’intéresser en posant deux ou trois questions pour que, au fil des jours, nous finissions par nous « inscrire » dans le paysage. Alors même que nous arrivons avec une ébauche de projet après avoir étudié les
lieux, à force de discussions, même les personnes réfractaires finissent par adhérer. C’est important car les fresques que l’on réalise, une fois terminées, appartiennent aux habitants. C’est aussi une façon de militer pour amener l’art et la culture partout.

Comment choisissez-vous vos projets ?

Paul : Ce sont avant tout des commandes. Et le hasard faisant bien les choses, sur une année, nous ne sous sommes jamais retrouvés dans des lieux semblables. En ce moment, nous travaillons dans une médiathèque d’une ville de taille moyenne ; notre prochain projet s’installera dans un lieu artistique de Bretagne ; ensuite, nous prendrons des photos du Pays Basque pour un projet dans un centre commercial… Outre les espaces intéressants à travailler, ce qui est important pour nous est d’avoir carte blanche, pour changer de direction le cas échéant. Rémi : Notre manière de travailler étant singulière, les gens qui nous appellent connaissent notre travail, en ont entendu parler ou se sont renseignés. Ainsi, la plupart de nos projets se réalisent. Paul : Et lorsqu’il y a des creux dans notre planning, cela nous permet de réaliser des projets personnels, comme le livre « Chrysanthèmes ».

Vous semblez accorder autant d’importance au fond qu’à la forme…

Rémi : Effectivement, mais en prenant du recul. Notre dernier projet par exemple avait pour thématique l’écologie. Mais pour nous, pas question de tomber dans le cliché. Nous avons donc choisi de représenter un intérieur avec seulement deux plantes, une lampe des années 50 et un petit réveil ancien… Paul : … et deux photos de souvenirs. Son titre ? « Les choses simples ». Car, au final, l’écologie, n’est-ce pas juste vivre simplement, loin de la surconsommation, et de prendre le temps ? Rémi : En regardant nos fresques, il est facile de penser qu’elles ne sont pas liées à la thématique que l’on nous demande ou que l’on s’impose. Seul leur titre permet de comprendre. Paul : Une façon de « parler » à tout le monde sans faire de la démagogie.

N’est-ce pas plus compliqué de travailler en duo ?

Paul : Pour être honnête, on ne se pose pas la question. Ce qui est sûr, c’est que notre duo nécessite beaucoup d’échanges, de compromis… Rémi : Nous sommes rarement à quatre mains en même temps sur une toile… C’est impossible ! Donc, c’est chacun notre tour, dans la confiance et l’organisation. Sur un mur, c’est évidemment différent.

Paul : Même si je travaille la partie abstraite des œuvres, je crois que, à partir du moment où l’on met une intention dans sa peinture, elle devient figurative. Et sans étiquette, la peinture est alors plus accessible à tous. Dans notre travail, nous sommes certes un binôme… mais avant tout une seule personne. Rémi : Que l’un ait travaillé 20% du temps et l’autre 80%, nous signerons toujours SISMIKAZOT. Paul : Nous avons fait le choix d’être un « couple » : tout est mis en commun, même la vente d’une toile que seul l’un de nous a réalisée. Nous partons du principe que l’inspiration, la réalisation… fait partie du binôme. Rémi : Nous ne serions pas là où nous en sommes sans l’autre ! Paul : Cela nous desservirait tellement de faire l’inverse ! D’autant que notre carrière artistique est une course de fond, pas un sprint !

 

Avec « Chrysanthèmes », vous avez choisi de parler de la mort…

Paul : Avant « Chrysanthèmes », nous avons sorti 4 bouquins. Le support livre comme la thématique de la mort fait partie de notre quotidien. À l’origine, Kegrea, un ami, souhaitait réunir une dizaine d’artistes pour travailler autour de la mort, de l’oubli. En bons élèves, nous avons réalisé rapidement notre projet, contrairement aux autres. Si l’idée a avorté, nous avons choisi de continuer. Cette thématique nous parle ; même si le sujet est tabou, elle fait partie de la vie. Rémi : Nous n’avons jamais abordé ce sujet sur nos fresques qui, souvent, traduisent le côté lumineux de la vie parce qu’elles s’installent dans l’espace public. En revanche, pour des expos, nous pouvons traiter la mélancolie, la tristesse, la nostalgie… Nous sommes persuadés que l’un nourrit l’autre. Le bonheur ne peut se connaître que si l’on sait ce que c’est d’être triste, et vice versa. Paul : Chacun à son échelle, nous essayons de vivre à fond, même les moments de tristesse. Pour ma part, ce sont des moments que j’apprécie car ils nous rendent plus forts, plus lucides. On en est tous conscient : la mort est inévitable. Alors pourquoi considérer qu’elle est tabou ?

Graphiquement ce dernier projet est totalement différent…

Paul : C’est un choix parce que c’est un objet plutôt artisanal… Rémi : … avec des choses faites à la main. Paul : Nous avons lancé une chaîne où les gens profitent du livre pendant 15 jours puis l’envoient à la personne suivante de la liste. Peut-être que cela ne s’arrêtera jamais…

Quels sont vos prochains défis ?

Paul : Continuer sur cette avancée picturale et visuelle ! Rémi : Avoir moins la poisse [rires]. Cette nuit, on s’est fait voler notre appareil photo et la la fresque a été taguée, alors que l’inauguration est prévue ce soir ! Plus sérieusement, le recouvrement du rez-de-chaussée pour Dédale en Bretagne.

Une expo à venir ?

Rémi : Un gros projet en région parisienne pour la fin de l’année. Paul : Notre atelier se trouve dans un petit village du Lot, là où nous avons grandi. Notre voisine, illustratrice et dessinatrice, fait beaucoup de carnets de voyage. Nous travaillons avec elle sur le projet parisien pour, dans l’idéal, une expo en janvier 2021 dans un quartier difficile.