Galeriste à Paris, Londres et Shanghai, mais aussi auteure d’une anthologie, commissaire d’exposition – notamment de Street Generation(s) à Roubaix -, directrice artistique de la Villa Molitor… Magda Danysz multiplie les projets pour promouvoir l’Art Urbain.
Par Christian Charreyre

 

Dans sa galerie parisienne, elle présente le travail d’artistes urbains comme Obey, Vhils ou JR, mais aussi de la plasticienne Prune Nourry, du photographe Erwin Olaf, du peintre chinois Chen Yingjie… Car si le Street Art demeure son amour de jeunesse, Magda Danysz s’attache avant tout à défendre les artistes, en dehors de toute chapelle.

Comment êtes-vous devenue galeriste ?

J’ai ouvert ma galerie à 17 ans. À cet âge, on réfléchit moins qu’on agit. Cela s’est donc fait très naturellement, à l’instinct. J’avais cette idée en tête depuis l’adolescence. D’une part, je pensais que cela serait facile, parce que je viens d’un milieu artistique, ma mère étant artiste. Grave erreur ! Ce n’est pas parce que l’on a des parents artistes que l’on comprend quoique ce soit au marché de l’art. J’avais néanmoins cette illusion. D’autre part, il y a des rencontres déterminantes, comme celle avec le marchand d’art new-yorkais Léo Castelli, qui m’a beaucoup inspiré et beaucoup encouragé à commencer jeune, parce que c’est « le métier d’une vie », lui étant alors à la fin de sa vie. Certaines personnes âgées deviennent Tatie Danielle ; d’autres sont heureusement dans la transmission.

D’où vient votre intérêt pour l’Art Urbain ?

Très tôt, ce sont les rencontres avec les artistes, en particulier avec ceux liés à l’Art Urbain, même si le terme n’existait pas encore, notamment JayOne, Ash et Skki qui formaient les BBC (Bad Boys Crew) à l’époque et ont défriché, au sens propre, le quartier de Stalingrad. Défendre l’Art Urbain a été la principale raison d’ouvrir une galerie. Je ne comprenais

pas, avec mon cerveau d’adolescente, pourquoi le graffiti, qui fleurissait partout en cette fin des années 1980, n’était pas dans le milieu artistique. Il fallait que je trouve un moyen de participer à ce mouvement. N’étant pas artiste moi-même, la moins mauvaise idée que j’ai trouvée c’était galeriste.

En 30 ans, les choses ont-elles beaucoup changé ?

Oui. D’abord, d’un point de vue artistique, elles se sont beaucoup étoffées. On aurait pu en rester au graffiti mais il y a eu plusieurs révolutions et c’est extrêmement intéressant. La scène française, et on peut s’en féliciter pour une fois, a joué un rôle majeur, avec des artistes comme Lokiss qui ont mis à mal le lettrage basique new-yorkais. Et la répression a motivé davantage les artistes à expérimenter encore et encore. Je ne sais pas si le collage aurait eu autant de succès s’il n’y avait pas eu cet aspect. J’ai entendu beaucoup d’artistes, graffeurs et pochoiristes, me dire : « Je n’ai pas envie de passer encore une nuit au poste. Cette fois, je prépare tout à l’avance ! ». Cela a permis de développer de nouvelles pratiques à un moment où le copy art s’était effondré.

La perception de l’Art Urbain a-t-elle évolué ?

Par le public, certainement. Il n’y a pas un mouvement artistique au monde dont 90% des gens dans la rue connaissent l’existence. Si j’évoque l’art minimal avec ma boulangère, je ne vais pas susciter beaucoup de réaction. En revanche, le Street Art, tout le monde sait ce que c’est. Le tsunami de la reconnaissance par le grand public a ainsi eu lieu. Au niveau des institutions, je serai plus prudente…

Peut-on encore parler de mouvement Street Art ?

Je pense que oui, même si je ne suis pas totalement affirmative. Cela reste un mouvement artistique… même si j’ai envie de lui accoler en « s » tant il y a de choses qui se passent, encore maintenant. Je suis stupéfaite de voir des artistes renouveler la pratique. Néanmoins, en terme de mouvement intellectuel, il y a une histoire, une école, des valeurs, des codes, des techniques, un vocabulaire. Que les artistes soient d’accord ou pas, qu’ils se revendiquent du mouvement ou non, tout est là. Peut-être que ce n’est plus un mouvement et que c’est devenu une culture.

Quelles sont les différences entre l’Art Urbain et l’art contemporain ?

J’aimerais qu’il n’y en ait pas ! Quelques galeristes et critiques d’art ont compris qu’il se passait quelque chose maisilyenaeu,etilyenaencorebeaucoup,àqui cela ne parle pas du tout. Pour plusieurs raisons… Parce que ce n’est jamais plaisant de se dire qu’un train est passé et que l’on n’est pas monté dedans, mais aussi parce qu’il y a énormément d’artistes dits urbains. Je peux comprendre qu’il est difficile d’entrer réellement dans l’offre et d’avoir un véritable discours critique sur la valeur artistique. Il est plus simple de se cantonner à rejeter des pratiques jugées amateures.

Est-ce important de faire sortir les artistes de l’univers du Street Art ?

Je fais partie de ceux qui n’aiment pas trop ce terme, très galvaudé. Avant tout, on parle d’artistes. D’ailleurs, à la galerie, la programmation d’Art Urbain ne représente que 30%, et j’y tiens. Je veux que ces artistes soient reconnus comme des artistes à part entière. Dans l’Art Urbain, il faut trouver son propre style. C’est même l’un des fondements car copier est très mal vu. Il y a donc la même volonté créatrice que dans l’art contemporain. J’aimerais que l’on puisse ne plus ghettoiser la pratique du Street Art… Heureusement, il y a des gens qui partagent mon avis.

Comment expliquer l’importante différence de prix entre les œuvres d’Art Urbain et celles d’un art contemporain plus reconnu ?

Le marché n’est pas l’art, ce sont des aspects bien distincts. Maintenant, il est vrai que c’est hallucinant de voir que même les fondateurs de l’Art Urbain sont totalement sous-cotés. Rares sont les artistes qui dépassent les 100.000 euros, voire les 50.000, ce qui, sur le marché de l’art contemporain, est fréquent, même par des artistes dont personne ne connaît le nom. Pour autant, je ne suis pas sûre que ce serait une bonne chose si le marché s’emballait, au risque de conduire à une production de moindre qualité.

L’Art Urbain est-il un bon investissement pour les collectionneurs ?

Je ne suis pas Madame Soleil et je ne vends pas de retour sur investissement. Cela étant, si on achète dans cet esprit, il faut se poser la question de savoir quels seront les 5, 10, 20 ou 50 artistes urbains qui resteront. Et ça…

Ne pas connaître la réponse parce que ce mouvement est encore en construction, n’est-ce pas ce qui est beau justement ? Néanmoins, plus les années passent, plus on se rend compte que l’histoire s’écrit. Il y a dix ans, dans le Top 10, vous et moi aurions peut-être cité 4 ou 5 noms en commun. Aujourd’hui, la plupart des connaisseurs s’accordent sur 7 ou 8 artistes incontournables.

Vous avez découvert Shepard Fairey ou JR bien avant qu’ils soient reconnus. Avez-vous un secret ?

Avant même de travailler avec lui, je disais à JR, que je connaissais déjà : « Tu sais, j’ai eu beaucoup de chance de rencontrer Shepard Fairey. Pour un galeriste, voire un artiste exploser après l’avoir exposé, cela n’arrive qu’une seule fois ». Quand j’ai présenté son travail, lui aussi a connu un grand succès. Il s’est passé la même chose avec Vhils. C’est pour cela que l’on fait ce métier. Je ne suis pas une très bonne marchande, ce n’est pas mon moteur. Ce qui me motive, ce sont les rencontres.

Parmi vos artistes, y a-t-il des pépites à découvrir ?

Quelqu’un comme Felipe Pantone repousse 8 certaines limites. Ce n’est pas moi qui le dit, mais il dépasse un peu tout le monde. Nous exposons en ce moment Icy et Sot, deux artistes iraniens, deux frères, qui sont très acclamés par les connaisseurs alors qu’ils commencent à peine. Ils apportent une touche politique puisqu’ils ont quitté leur pays pour se réfugier aux États-Unis. Au-delà de ce côté activiste, leur travail est aussi extrêmement poétique. Ils réalisent des installations urbaines, en repoussant eux aussi les limites de ce que l’on connaît depuis 40 ans.

Pourquoi y a-t-il si peu de femmes dans l’Art Urbain ?

Il y a en très peu, trop peu, en effet, et pourtant, on les cherche ! Je pense que ce n’est pas spécifique à l’Art Urbain ; c’est à peu près la même proportion dans l’art contemporain, pour les mêmes mauvaises raisons. En tout cas, ce n’est pas suffisant. Ce qui est amusant, c’est que, quand Yz a débuté il y a quinze ans, beaucoup pensaient que c’était un homme. Maintenant qu’elle peint des femmes et que son travail est plus poétique, cela se sait davantage.

Vous avez une galerie à Londres. L’Art Urbain est-il différent de l’autre côté du channel ?

C’est similaire parce qu’il y a énormément de personnes qui s’y intéressent. Mais chaque scène a ses spécificités. Le succès de Bansky a suscité une résurgence, si ce n’est du pochoir en tant que technique, de l’inspiration pochoiriste. Par ailleurs, tout ce qui est édition fonctionne mieux à Londres et suscite un véritable engouement. Et cela a donné aux artistes d’autres pratiques, par exemple dans l’affiche. C’est assez étonnant, d’ailleurs. En France, je suis très old school sur le sujet. Si l’édition est une chose rare, cela reste intéressant…