Aider et soutenir les artistes, faire découvrir et surprendre, offrir l’envie et les moyens de collectionner, telles sont les trois idées fortes qui ont conduit Mathilde et Gautier Jourdain à ouvrir leur galerie, il y a dix ans déjà.
Par Christian Charreyre

C’est l’histoire d’un couple de collectionneurs, passionnés par l’Art Urbain depuis une vingtaine d’années. En 2008, ils créent un projet fou, « 400ml », réunissant 400 bombes customisées par autant de street artistes. Ouvrir une galerie d’art à Paris, au cœur de ce XIIIe arrondissement où l’Art Urbain tient une place prépondérante était donc une suite logique. La galerie expose une sélection d’artistes français et internationaux, et initie la réalisation d e f r e s q u e s monumentales à travers le pays. Ils ont signé le commissariat de « Conquête Urbaine » au Musée des Beaux-Arts de Calais, la seule exposition entièrement consacrée à l’Art Urbain dans une institution labellisé « Musée de France ».

Comment est née votre passion pour l’Art Urbain ?

Mathilde : Étonnamment, cela a débuté assez tôt. En 1985, nous sommes adolescents et l’on découvre l’affiche de Speedy Graphito pour la campagne « La Ruée vers l’Art ». À l’époque, on ne parle pas encore de Street Art, on ne sait pas ce que c’est, mais de toute évidence il s’agit de notre premier choc artistique. D’autres suivront, notamment dans les années 90 avec Jean Faucheur venu s’installer à Épinal, la ville où nous avons grandi. Jean devient rapidement un ami qu’on retrouvera par la suite en région parisienne. On est en 1998, il nous ouvre les ateliers de nombreux artistes urbains. Jean nous initie à ce mouvement et son histoire, c’est un véritable coup de foudre.

Comment vous êtes-vous retrouvés impliqués dans des aventures collectives comme le M.U.R. ou le projet 400ml ?

Gautier : Pour le M.U.R Oberkampf, c’est Jean Faucheur qui est venu nous chercher. Il souhaitait réunir des passionnés, et surtout des gens qui aiment les artistes, autour de son projet. Pour 400ml, c’est une toute autre histoire… C’est nous qui avons décidé de mettre en place un projet hors du commun. Une sorte de défi que nous nous sommes imposés et que nous avons construit tous les deux. Quand on y pense, nous étions fous. Réunir 400 artistes autour d’un tel projet, cela frôlait l’inconscience. À l’époque, Facebook, Instagram et même l’ADSL n’existaient pas. Ça serait à refaire, je ne suis pas certain que l’on repartirait dans une telle aventure.

Pourquoi avoir décidé d’ouvrir une galerie en 2010 ?

Mathilde: Forts de notre expérience de 400ml, nous avions rencontré et échangé avec un grand nombre d’artistes du monde entier. Jeunes collectionneurs, nous avons acquis quelques œuvres et en avons proposé à notre cercle proche, afin de soutenir ces artistes en devenir. Mais assez vite, nous avons imaginé aller plus loin et faire découvrir leur travail par le biais de la galerie.

Vous avez choisi de vous installer dans le XIIIe arrondissement. C’est le spot incontournable du Street Art parisien ?

Gautier : C’est effectivement un arrondissement où il se passe pas mal de choses. Mais le quartier de la Grande Bibliothèque est surtout un quartier jeune avec des constructions récentes. On imaginait donc qu’il serait plus facile d’y trouver un local neuf à louer. La dynamique est venue petit à petit.

Au fait, pourquoi Mathgoth ?

Gautier : Math pour Mathilde et Goth pour Gautier. Ce sont les surnoms que nos amis nous ont donnés quand on avait 12 ou 13 ans. Nos amis n’ont pas changé, nos surnoms non plus.

Vous êtes originaires d’Épinal, vous avez travaillé à Nancy et à Calais, vous n’avez jamais songé à ouvrir une galerie en province ?

Mathilde : Non jamais, mais nous avons eu l’occasion de faire quelques expositions ponctuelles dans des villes en région, à nos débuts, lorsque nous n’avions pas encore de lieu fixe à Paris. Nous avons pris le parti d’avoir un site Internet très complet dès la création de la galerie qui permet de voir toutes les œuvres disponibles. Aujourd’hui, c’est un incontournable avec lequel on peut même dépasser les frontières !

Quel regard portez-vous sur l’évolution de l’Art Urbain en 10 ans ?

Mathilde : Il s’agit d’un courant artistique mondial, protéiforme et pluridisciplinaire. Ses acteurs sont si nombreux, si variés et si imaginatifs qu’il est en perpétuelle évolution, tant sur le plan artistique que technique. Sa force est une capacité à se renouveler sans cesse. Sa perception aussi a changé. De la part de certains pouvoirs publics et de la population, le regard est de plus en plus bienveillant. On peut même parler d’un véritable engouement. Excepté des institutions…

Et sur son marché ?

Mathilde : Le marché de l’Art Urbain progresse rapidement mais il est encore loin de la maturité. Aujourd’hui, il reste très accessible et ses prix encore modestes en comparaison à l’art contemporain en général.

Comment choisissez-vous les artistes de la galerie ?

Mathilde : Nous nous choisissons mutuellement, au regard du travail et de l’individu. La galeriste que je suis va devoir présenter, défendre et vendre au public des œuvres qui, bien souvent, viennent du plus profond de l’intime. L’artiste ne peut pas confier cette mission à n’importe qui et je suis incapable de soutenir le travail de quelqu’un que je n’apprécie pas. Ce qui nous rassemble, c’est souvent une profonde amitié, une confiance quasi-absolue et un grand respect mutuel. Quand on commence à travailler avec un artiste, ce n’est jamais sur un coup de tête. On part pour faire un bout de chemin ensemble, si possible un long voyage.

Dans l’Art Urbain, il y a moins de relations exclusives entre artiste et galeristes. Est-ce un problème ?

Mathilde : Comme nous plaçons le relationnel en première ligne, ce n’est pas un problème pour nous.

Qui sont aujourd’hui les collectionneurs d’Art Urbain

Mathilde : Des personnes de goût [rires] ! Les collectionneurs sont de plus en plus nombreux et de toutes générations.

Quels conseils donneriez-vous à vous à un collectionneur qui veut aborder l’Art Urbain ?

Mathilde : Le premier conseil est d’acheter avec ses yeux et pas avec ses oreilles. Il faut acheter ce qu’on aime et pas ce qu’on vous dit d’acheter. Ensuite, avec le temps l’œil va s’aiguiser, et au fil de ses connaissances, le collectionneur saura parfaitement de quoi il a envie. Mais, surtout, ne jamais s’exonérer d’un conseil auprès d’un spécialiste ou d’un expert. Qui peut le mieux vous parler d’une œuvre ou d’un artiste si ce n’est son galeriste ?

Vous avez une activité de production de fresques murales monumentales. Est-ce important de conserver le côté
street ? Et est-ce le rôle des galeristes ?

Gautier : De toute évidence, oui. Le rôle d’un galeriste n’est pas d’accrocher trois tableaux sur un mur blanc et d’attendre le chaland. De façon générale, nous ne souhaitons pas être des spectateurs mais des acteurs. Il y a quelques jours, nous étions avec C215 pour exposer aux ministres de la culture et de la ville les conséquences de la crise sanitaire pour les artistes urbains. Dès que nous avons l’occasion de nous impliquer intelligemment pour faire avancer le mouvement, on y va. Il faut continuellement se renouveler et essayer de faire bouger les lignes. Ça peut passer par la réalisation de fresques, la création du M.U.R. Oberkampf ou de la Fédération de l’Art Urbain. Mais également par la direction artistique de festivals ou le commissariat d’expositions…

En 2019, vous avez assuré le commissariat de l’exposition « Conquête Urbaine » au Musée des Beaux-Arts de Calais. Une reconnaissance ?

Gautier: Plus exactement, un embryon de reconnaissance. C’était effectivement la première fois qu’un musée labellisé « Musée de France » accueillait une telle exposition. Mais, malheureusement, on ne peut pas encore parler de reconnaissance. À l’heure actuelle, les institutions se moquent éperdument de l’Art Urbain. C’en est presque honteux. Un exemple récent : pour faire face à la crise du Covid, le Centre National des Arts Plastiques a créé une commission d’acquisition exceptionnelle. Le but était d’acquérir des œuvres d’artistes de la scène française auprès de galeries françaises. Le CNAP a finalement acheté 83 œuvres auprès de 75 galeries, mais aucun artiste et aucune galerie d’Art Urbain n’est concerné ! On est donc encore très loin de la reconnaissance. En voyant les plus hauts dirigeants politiques poser devant des toiles ou des fresques monumentales à l’effigie de Marianne, on pourrait imaginer que la reconnaissance institutionnelle frappe à la porte. Mais non. Pas encore ! Ce mouvement artistique a beau être le plus universel de toute l’histoire de l’art, il s’est fait tout seul, sans autorisation et sans soutien institutionnel. On peut même dire qu’il s’est construit contre l’institution. C’est probablement ça qui irrite.

Que peut-on vous souhaiter pour les prochaines années ?

Mathilde: D’avoir toujours autant plaisir !