À travers une identité graphique très forte, Piotre met en peinture son imagination dans une écriture spontanée, bousculant par ses créations vitaminées à la fois l’œil et l’esprit du spectateur.
Par Gabrielle Gauthier

Avec seulement trois couleurs primaires, du blanc et du noir, Piotre parvient à tracer un univers graphique singulier dans lequel les sensations transportent, influencent, bouleversent celui qui observe. Par une magistrale composition qui joue, des masses, des formes, des volumes, des contrastes…, Pierre Ygouf, alias Piotre, dans une écriture spontanée, fait naître l’émotion et, au-delà, une profonde réflexion. Rythmé, explosif, ludique, lumineux mais aussi interrogatifs, son travail ouvre ainsi la porte des possibles pour qui sait regarder encore et encore, surpris de voir l’œuvre vivre sous ses yeux, jour après jour. L’artiste, qui n’a de cesse d’expérimenter en multipliant supports et techniques, d’explorer par des collaborations inattendues, et même de se mettre en danger parfois, livre une œuvre vivante et hypnotique dans laquelle on plonge pour se raconter sa propre histoire.

Est-il vrai que, dès la maternelle, vous affirmiez vouloir être peintre et réclamiez des livres sur Picasso ?

Ce n’est pas une légende ! Je me souviens qu’après un atelier découverte sur Picasso, je passais mon temps à dessiner
des taureaux… Et mon père m’a acheté un livre qui traitait notamment de la période bleue, des études préparatoires
de Guernica… Un peu lourd pour un gamin de six ans ! Ce livre, je le connais dans les moindres détails…

Il doit être abîmé…

Un peu… Mais il est toujours dans ma bibliothèque et c’est un de mes objets favoris.

Comment « définiriez-vous » votre style si singulier ?

Un mélange entre le geste répété du graffiti et le fait d’être complètement fan de l’écriture spontanée de la figuration libre, de Keith Haring notamment.

S’est-il imposé rapidement ?

Au début, je travaillais uniquement en noir et blanc, répétant inlassablement des formes, des lettres en écriture spontanée. L’idée ? Partir d’une page blanche et travailler au noir des volumes… Ce n’est qu’ensuite que j’ai souhaité amener la couleur. Spontanément, les trois primaires qui se sont imposées. La tension et les contrastes qu’elles créent m’intéressent.

Comment passe-t-on du noir et blanc à la couleur ?

Je me suis demandé comme amener la couleur en travaillant le volume à travers le noir et le blanc. J’ai d’abord rempli des zones… mais le résultat n’était guère satisfaisant : un « coloriage » sans logique de composition qui ne me parlait pas du tout ! J’ai alors composé directement avec les couleurs, en jouant sur un équilibre de masse, de tension graphique. C’est en composant directement avec la couleur et en amenant ensuite mon ratio de noir et blanc que j’ai
trouvé un équilibre.

Pour la couleur, quel a été le déclic ?

L’influence du Bauhaus probablement… puis deux fresques que j’ai réalisé lors de Art Basel Miami et sur lesquelles j’ai commencé à travailler les couleurs. On m’a alors très vite identifié comme le petit « Frenchie » aux couleurs primaires! Et c’est devenu ma patte. Depuis évidemment, je travaille avec davantage de nuances… Parfois, je superpose plusieurs teintes de rouge, de bleu, de jaune, mais je ne les mélange pas ! Pas encore, du moins…

Revendiquez-vous ce mélange entre Pop Art, graff, Street Art où le subissez-vous ?

Je n’ai jamais cherché à entrer dans une « catégorie » et ne souhaite pas être « catégorisé »… Mes années de graffiti ont nécessairement influencé mon travail, tout comme les street artistes qui sont maintenant les dieux du Street Art, mais aussi la peinture contemporaine, le Bauhaus, la figuration libre, notamment avec le travail de Hervé di Rosa… Pour autant, j’aime énormément le rapport à la rue, les médiums du graffiti, que ce soit la spray, les marqueurs, les squeezer…, c’est mon monde. Mais je ne suis pas à l’abri de quitter les codes du Street Art pour ce que l’on appelle la peinture contemporaine, même si je continue d’utiliser ses outils. D’ailleurs, dans mon travail, parfois on ne voit même pas le graffiti, juste les formes des aplats très léchés ; d’autres fois, sur des formats un peu plus trash, les parasites de la spray, les coulures… apparaissent nettement.

Est-ce pour nourrir votre recherche picturale que vous multipliez supports et techniques, toile, mur, carton…, bombe, posca et acrylique ?

On n’est pas artiste si l’on n’est pas dans une recherche constante, si l’on n’aspire pas à se renouveler. Pour cela, les recherches plastiques sont fondamentales ! Et ce qui est intéressant est justement d’imaginer et de mettre en œuvre des techniques différentes. D’ailleurs, un accident peut déclencher une série… Et c’est souvent le support qui dicte le médium, en fonction de la contrainte notamment. J’ai récemment travaillé sur un morceau de la rue de Turenne, mélange de béton et de goudron sur lequel je ne pouvais évidemment pas peindre à l’acrylique, ce qui m’a obligé à coller un aplat, travailler avec des caches, utiliser l’aérosol… Pendant le confinement, j’ai du quitté mon atelier et je me suis retrouvé dans un petit grenier avec peu de toiles à disposition. J’ai donc peint sur des bouts de murs tombés et réalisé des miniatures. J’ai même fini par peindre sur un vieux volet ! La encore, j’ai dû inventer des techniques et des outils.

Que reste-t-il de la maison aujourd’hui ?

Plus rien [rire] !

Pour vos fresques, comment les intégrez-vous dans leur environnement ?

Je n’ai pas de dessin ou d’esquisse figé que j’applique sur un support mais une idée globale que je transpose sur le mur en jouant des volumes et des formes, du grain et des défauts que je préserve parfois en travaillant autour… pour  un rendu plus impactant. J’aime utiliser le fond brut du mur pour obtenir un contraste graphique. Souvent, mon idée évolue ainsi en fonction du support. Je travaille dans la spontanéité, en improvisation, pour une relation forte avec le mur et une image finale beaucoup plus vraie, me semble-t-il.

Très sollicité, œuvrez-vous néanmoins toujours en vandale ?

Oui… pour l’adrénaline, et l’élément de surprise que ces fresques provoquent chez les passants. Et je n’ai pas l’intention d’arrêter…

Vous détachez-vous facilement de vos œuvres ?

J’ai appris très tôt à m’en détacher. À l’école, notre professeur déchirait nos dessins dès que nous en étions satisfaits, afin que l’on comprenne que l’attachement physique à l’œuvre n’est pas important. Pour lui, le sentiment de propriété nous empêche de nous renouveler, une analyse que je partage. Faire son deuil d’une œuvre réalisée n’est finalement que le cheminement vers la suivante.

Parlez-nous de votre travail sur la couleur, le noir et blanc, les contrastes forts ?

Mon travail est construit autour du chiffre d’or, avec un équilibre entre les masses de couleurs et où le blanc, que j’utilise souvent comme espace négatif et qui doit être aussi important que l’espace positif, crée la lecture du volume. L’idée est de composer un équilibre graphique entre les noirs, les blancs, les contrastes et les couleurs, pour une réflexion entre l’œil, le cerveau et la toile.

Et la rondeur des formes ?

En retravaillant plusieurs fois une forme, on l’arrondit, on l’adoucit, comme si on la lissait, comme si on la façonnait,
avec un rapport au volume… Presque de la sculpture !

La sculpture sera-t-elle votre prochaine étape ?

J’y réfléchis depuis plusieurs années ; c’est une suite logique. J’ai d’ailleurs déjà réalisé quelques maquettes
et prototypes. Mais transposer son travail en trois dimensions demande de l’introspection, une grande réflexion et beaucoup de recherche pour être dans la justesse. Cela viendra…

Que se cache-t-il derrière l’apparence ludique et sur-vitaminée de vos œuvres ?

Une graffitithérapie [rire]. Plus sérieusement, mon travail est à la fois une réflexion sur le monde et le désir de créer un visuel spontané, vrai, qui parle à tout le monde. En travaillant l’imaginaire, le domaine du rêve, en jouant de la figuration, de l’abstraction, l’oeuvre continue à vivre dans le regard des spectateurs. Je ne leur livre pas une image prémâchée, mais une image qui pose question, est parfois dérangeante et fait appel à leur imagination.

Vous orientez le regard du spectateur mais le laissez totalement libre de l’interpréter…

Tout à fait. Je veux qu’il y ait un brin d’innocence, de crédulité, que cela reste ludique effectivement. Il n’y a pas de message « ultra précis » mais plutôt une sensation. J’invite les spectateurs à s’évader, je leur ouvre une fenêtre sur un monde plein de possibilités.

Aimez-vous travailler avec d’autres artistes ?

Je suis ouvert aux collaborations. J’ai travaillé avec Poter, Overside qui fait de la photo… et bientôt Dixe. À chaque fois, c’est une nouvelle histoire. Changer de support comme collaborer avec d’autres artistes nous incite à une certaine introspection, d’autant plus lorsque la collaboration est inattendue, comme avec Onemizer dont le travail est très figuratif voire hyper réaliste par moment. Associer nos identités graphiques a permis à mon travail d’être contextualisé et narratif. Son réalisme en noir et blanc confronté à mes couleurs primaires, ça fonctionne !

Et collaborer avec des marques comme Lacoste, Louis Pion… ?

Comme j’ai une patte très identifiable et des formes que je peux adapter, contextualiser, mettre en mouvement, et que j’adore répondre à des contraintes, des problématiques, relever des défis, j’aime travailler avec des marques, à condition de pouvoir garder mon identité graphique. J’ai pas mal de projets reportés en raison de la Covid mais j’ai aussi en tête quelques idées de collaborations différentes, pour toucher davantage de personnes…

Vous êtes un peu mystérieux…

Je pense par exemple aux sacs de caisse de JonOne pour Leclerc. Une collaboration où l’œuvre de l’artiste vit dans des contextes différents. J’adorerais par exemple une collaboration avec Monoprix pour imaginer une assiette, une paire de chaussettes, un papier à en-tête… Je trouve très pertinent de faire entrer des œuvres d’art chez les gens, d’être accessible. D’ailleurs, je réalise régulièrement de petites pièces que je ne sors pas en galerie, afin que la communauté qui me suit puisse acquérir une œuvre pas chère. C’est important…

D’où vient votre blaze, Piotre ?

D’un journaliste Russe, ami de mon père, qui m’appelait ainsi quand j’étais petit… et c’est resté d’autant que j’écoutais à fond les vinyles des compositeurs russes de mon père et que je parcourais des bouquins d’illustrateurs russes… alors que je n’ai jamais mis les pieds en Russie.

Quels sont vos projets, vos prochain défis ?

Pour la 4ème édition du festival Streetart & Secourspop, j’ai été invité par Urban Signature pour réaliser une fresque sur les murs du siège de la fédération de Paris, Passage Ramey, les 25 et 26 septembre dernier. D’ici décembre, je dois réaliser trois fresques, dont une pour Zoo Art Show. Je prépare activement mon solo show chez Ellia Art Gallery à partir du 22 octobre… ainsi que des expositions en France dont les dates ne sont pas encore définitivement arrêtées.

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