Le dernier projet du « photographe-plasticien » est fidèle à son univers : des portraits photographiques en noir et blanc déstructurés et recomposés à la manière d’un puzzle. Audelà de l’impact visuel, une invitation à réfléchir sur notre humanité.
Par Christian Charreyre

De son expérience d’animateur social, Quentin DMR a gardé un goût et une curiosité pour les gens. Quels que soient ses projets, qui associent toujours travail dans la rue et en atelier, les personnes restent
au centre de ses recherches, même si leur image est déconstruite et reconstruite. Après de multiples recherches, son travail d’Art Urbain est un mélange de photographie, installation et matériaux bruts, bois, métal, plastique…

D’où vient le pseudonyme DMR ?

C’est un diminutif de mon nom de famille, Dumontier. C’était plus simple à retenir, avec mon vrai prénom, tout simplement.

Vous avez commencé par la photographie…

Oui, c’était une vraie passion. En voyage, j’ai toujours pris des photos, des clichés un peu intimistes mais aussi des images d’architecture. J’ai grandi au Havre, l’architecture Perret m’a beaucoup inspiré, le mouvement des lignes, le côté répétitif, très graphique.

Comment êtes-vous passé à l’Art Urbain ?

Petit à petit, j’ai essayé de créer quelque chose. J’ai eu plusieurs opportunités, notamment à Montpellier, avec le créateur de la Galerie Éphémère, dans une ancienne saline. J’avais une idée en tête : je voulais parler de l’histoire de l’un des travailleurs du salin, un homme de 90 ans que j’avais rencontré, qui était né là. On m’a laissé carte blanche. Je suis parti là-dessus, avec des photos que j’avais prises, des feuilles, des ciseaux, j’ai découpé, assemblé…

Ainsi est né votre style ?

Oui. L’idée, c’était vraiment de donner un côté abstrait à la photo, en noir et blanc, parce que j’adore la profondeur et le côté très neutre. Mais aussi parce que, quand j’ai commencé mes collages dans la rue, cela coûtait beaucoup moins cher en tirage [ rires ]. Ce sont des grands formats alors, dès que l’on commence à imprimer en couleur, cela revient très cher !

Et l’idée du découpage ?

Au début de ma réflexion, je n’étais pas forcément parti sur du découpage. Mon objectif était de transformer l’image en quelque chose de complètement abstrait. Je me rendu compte qu’utiliser le portrait de quelqu’un pouvait être compliqué. Sur plusieurs projets, certaines personnes ne souhaitaient pas qu’on puisse les reconnaître. Avec le découpage, l’œuvre est moins personnelle et plus universelle. C’est aussi un jeu avec celui qui regarde l’œuvre, comme un travail de puzzle : on peut chercher à retrouver le modèle si on le connaît… ou ne voir que le côté abstrait, très cubique.

Travaillez-vous principalement à partir de portraits ?

J’ai commencé par photographier des personnes. Puis, j’ai essayé d’évoluer vers d’autres approches. Sur ma précédente exposition, un travail sur le mal-logement à New York, j’avais décidé de photographier tous les buildings de Manhattan et de les déstructurer pour faire passer un message. Le visuel était très abstrait, mais le fond était toujours sur l’aspect humain.

Considérez-vous que vous êtes un artiste « engagé » ?

J’ai toujours un message à faire passer. Je comprends que certains artistes, avec une démarche purement esthétique, n’en aient pas. Ce n’est pas mon cas. Lorsque j’ai réalisé un mur dans un quartier très populaire, très éclectique de Montpellier, dans lequel j’ai habité quelques années, j’ai souhaité rendre hommage aux habitants. J’ai choisi quatre personnes très différentes, le chef des gitans, le représentant des commerçants, un sociologue qui a écrit plusieurs livres sur ce quartier et Denise, une dame africaine qui tenait une épicerie.

Dans votre travail, il y a une dimension importante accordée aux installations et aux matériaux…

Dans mon travail, il y a d’abord la photographie, qui est une base. Mais, ce qui m’intéresse, c’est le côté plasticien. Je ne pourrais pas faire uniquement de la photo. Pour l’exposition sur les bâtiments de Manhattan, j’ai travaillé sur tous les matériaux de construction, le verre, le fer, le bois… Je travaille aussi beaucoup sur les volumes. Même pour les fresques, lorsque je peux travailler en relief, j’adore ! À Sète, à la Pointe Courte, un quartier de pêcheurs, j’ai imprimé mes photos sur des bandes de bâches installées sur une structure métallique. Ainsi, elles pouvaient être battues par le vent, à la manière des voiles d’un bateau.

Quelles sont vos sources d’inspiration ?

Il y a énormément d’artistes urbains qui m’intéressent et que je suis. Mais ce qui m’a réellement inspiré, ce sont des compagnies comme Royal de Luxe, qui font rêver les gens. J’ai eu la chance de les voir gamin au Havre où ils venaient souvent. Quand vous voyez des éléphants de 15 mètres de haut, c’est impressionnant. Pour moi, c’est vraiment de l’Art Urbain. L’un des côtés intéressant de notre travail, c’est le gigantisme. Je viens ainsi de réaliser une fresque à Pantin, je crois qu’elle fait 125 mètres carrés, j’ai mis trois jours à la faire. Quand on fait un tel travail, on ne peut être que fier ! J’ai été aussi inspiré par des artistes plus contemporains
comme Henrique Oliveira qui travaille sur le bois. Avec ses installations, il m’a fait rêver !

Quel rapport avez-vous entre le travail dans la rue et le travail en atelier ?

Je ne pourrais passer ma vie dans un atelier à ne faire que des tableaux. Et ce serait aussi compliqué de ne faire que du mural. J’ai besoin des deux. En atelier, on est seul. Dans la rue, c’est un plaisir d’interagir avec les gens. Et c’est un moyen de rendre l’art accessible à tous. Tout le monde n’a pas la chance de pouvoir entrer facilement dans une galerie. Et si nous pouvons amener un nouveau public à le faire, c’est génial.

Quand vous travaillez dans la rue, est-ce légal ?

J’ai commencé en vandale, comme beaucoup, même si, aujourd’hui, je travaille surtout sur commande, donc dans un cadre autorisé. Mais je ferai toujours du travail vandale, parce qu’il y a une excitation, l’adrénaline qui monte… C’est ce que j’ai vécu à Brooklin, en peignant un mur le 31 décembre à 4 heures du matin !! Et la rue, c’est éphémère. L’œuvre peut rester deux heures comme six mois ou un an. Cela fait partie du jeu. Pour les spectateurs aussi : on voit une œuvre, tant mieux, sinon on verra peut-être la prochaine. C’est comme cela que je réagis moi-même.

Votre démarche est particulière puisque vous associez créations murales et tableaux…

Oui, tous mes projets associent les deux. Parfois, je commence par une fresque, avant d’en faire un tableau. Parfois l’inverse. Pour le projet « Identité Internes », j’ai d’abord peint à New York, puis réalisé les tableaux. Et pratiquement toutes les œuvres de l’exposition seront reproduites sur un mur, notamment une grande fresque à Montpellier, en présence des élèves.

Justement, comment est né ce projet ?

J’ai travaillé dans ce lycée, comme surveillant. J’avais l’idée de faire une exposition sur et avec les élèves. Je suis allé voir la direction de l’établissement et ils m’ont donné leur accord. J’ai réuni douze volontaires pour participer au projet. Je leur ai demandé s’ils avaient un message à faire passer… Ils m’ont dit qu’ils voulaient simplement qu’on parle d’eux. Ce qui les a fait rêver, c’est d’abord New York. Grâce aux réseaux sociaux, on a pu échanger en direct et ils ont vu leurs visages sur Time Square.

Le projet a pris combien de temps ?

Tout a été très très vite. L’idée est né en octobre ; dans la foulée j’ai
prohographié les élèves puis je suis parti à New-York en novembre pour réaliser les fresques avant de revenir en atelier à Montpellier. Je suis retourné à New York pour les fêtes de fin d’année et j’en ai profité pour peindre le mur à Brooklyn, 8 mètres sur 3. Tout devait être prêt pour le 1er février, parce que Nicolas Laugero Lasserre [ le fondateur d’Artistik Rezo, NDLR ] m’a donné l’opportunité d’exposer dans sa galerie. Tout a été fait un peu dans la précipitation, mais c’est finalement une bonne chose.

Le travail en atelier vous a-t-il pris beaucoup de temps ?

Lorsque je prépare un tableau, je teste, j’essaie de trouver la meilleure position des découpes que j’assemble, le meilleur rendu en relief… Le temps de réflexion est souvent plus long que le temps de réalisation. J’ai passé un mois et demi en atelier pour une vingtaine de tableaux. Ce projet était un peu particulier car j’ai utilisé comme support des éléments du mobilier de l’internat : tableaux noirs, chaises, tabourets tiroirs… uniquement des objets de récupération. J’aimerais bien trouver une galerie ou un lieu à Montpellier pour permettre aux élèves de voir l’exposition. C’est aussi leur exposition ! Sans eux, rien n’aurait été possible.

 

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