Explorant divers médiums, peinture, dessin, performance…, réalisant dans la rue des installations faites à l’aide de pochoirs, bombes aérosols, collages affinés au fusain, la jeune artiste bordelaise dévoile une série créée in situ à l’Institut Culturel Bernard Magrez, qui interroge sur nos aspirations, notre identité, nos manques.
Par Joséphine Duncan 

 

C’est en 2014, tout jeune diplômée des Beaux-Arts de Bordeaux avec pour recherches principales « lieu appropriable, le milieu urbain et ses précarités, et le féminisme », que l’artiste bordelaise se choisit un nom proche de sa pratique : Rouge, un nom commun, appropriable et multiple. Et c’est sur « la peau des villes » que cette citadine ontologique et convaincue, « Ni vandale, ni graffitiste », parle au public, à travers un travail d’interventions, de vidéos et de performances. Pour elle, la ville est l’espace de l’art contextuel, du public et du plaisir pour « sortir de l’atelier, d’être tout de suite exposée. Cela permet aussi que notre travail nous échappe ».

 

Vivre la ville différemment

Invitée à exposer en septembre 2014 à l’Institut Culturel Bernard Magrez, Rouge prend conscience d’une contradiction de fond, entre exposer dans un espace institutionnel payant et exposer dans l’espace urbain, par définition gratuit… Peu après, elle participe, place Jean-Paul Avisseau, au lancement du concept M.U.R. (Modulable – Urbain – Réactif), mis en place par l’Association Pôle Magnetic, qui propose à de jeunes artistes ou à des talents confirmés de s’exprimer librement sur un espace de 35 m2 pendant un mois. Depuis, elle cherche à résoudre l’antagonisme entre ces deux territoires. Début 2016, toujours soutenue par Pôle Magnetic, elle mène, dans le Quartier du Grand Parc de Bordeaux, un travail plastique sur certains de ses murs, avec un vrai désir de les « interroger », d’y associer les habitants et les acteurs locaux, tout en tenant compte des réalités sociales… En septembre de la même année, accueillie en résidence à l’Annexe b, 1 Rouge démarre ainsi son projet intitulé « Mitoyen, d’un mur à l’autre ». Accompagnée dans son travail par Luka Merlet, plasticien vidéaste et documentariste, elle réalise une fresque de 12 mètres de long sur les murs de la Bibliothèque du Grand Parc, associant une scène de marché (pour rappeler l’environnement maraîcher traditionnel d’autrefois mais aussi parce que le marché est un lieu de « nourriture commune », de parole et de mémoire collective par excellence, une scène de labeur (allusion au rural et au sol perdu) et une scène d’exode (pour évoquer certains mouvements de population venus forger la mixité sociale du quartier).

Rouge met également en place des balades Street Art (depuis l’Annexe b, au coeur du quartier du Grand-Parc, jusqu’au M.U.R., dans le quartier des Chartrons) permettant aux habitants du Quartier du Grand Parc comme à ceux du Quartier des Chartrons de franchir, dans les deux sens, une frontière sociale. « Au final, au Grand Parc, comme ailleurs, ce n’est pas tant la délinquance que l’on redoute, mais bien l’implantation des grands centres commerciaux, le changement des habitudes, la voiture individuelle qui emmène ailleurs et ramène chez soi sans croiser les autres, ainsi que les portes d’appartements, anonymes et closes… », explique-t-elle alors.

Le quotidien transcendé

Engagée dans le tissu du monde, Rouge travaille donc depuis ses débuts par collages ou fresques dans l’espace public. Places, lieux destinés à des reconfigurations urbaines imminentes, contes de quartier ou toiles blanches en atelier sont les théâtres de ses interventions, et autant d’occasions de déployer des figurations jamais symboliques mais toujours narratives. Son objectif ? Déplacer le regard par le biais de petites fables, souvent imprégnées de violences délicates et de littérature un brin obsolète, ouvrir un interstice dans un espace quadrillé, plaider l’option de la poésie, fabriquer des oasis d’un instant dans le désert… Accueillie en résidence à l’Institut Culturel Bernard Magrez, l’artiste, dont les pratiques tentent de cerner les rapports mouvants entre le corps social, politique, et le corps intime, dévoile ses dernières oeuvres créées in situ dans l’exposition « La nuit n’en finit plus ». Les mots « La nuit se traîne, la nuit n’en finit plus, et j’attends que quelque chose vienne […] », chantés par Petula Clarck en 1963 dans sa chanson La Nuit n’en finit plus, Rouge les fait siens et prolonge leur écho au gré de compositions imposantes dont l’équilibre constant, la dynamique de cadrage, l’intensité lumineuse et la proximité des corps reconfigurent un ensemble de (s)cènes quotidiennes où vide et solitude se font éclatants.

Faites d’une substance symbolique, tout à la fois mélancolique et empreinte de mystère, où sentiment de vide et profusion matérielle se partagent l’espace intime, ces oeuvres interrogent la teneur de nos aspirations, la valeur de notre identité, l’épaisseur de nos manques. Ici, les corps se tassent, forgés dans l’épaisseur d’une matière qui multiplie subtilement les touches. Ralentis par l’aura d’une lumière spectrale, ils s’imprègnent d’une forme de pesanteur dont l’inertie semble se terrer sous les draperies. Aucun nivellement ni adoucissement des textures, mais bel et bien résurgence de la matière, du signe qui veut se dire malgré le mutisme ambiant. Rouge appose un regard désenchanté mais encore tendre sur nos existences. Une série qui redessine la fragilité de l’intime dans une société rongée par le besoin de représentation extérieure et la délocalisation de l’être au profit du capital.

 

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