Marseillais revendiqué « depuis toujours », cet artiste qui a fait ses armes dans la rue développe depuis six ans une recherche très personnelle, remplie d’une exceptionnelle énergie.
Par Christian Charreyre

À bientôt 28 ans, S.Mildo, un pseudonyme formé de son prénom, Sylvain, et du diminutif du nom de jeune fille de sa mère, Mildonian, a déjà une dizaine d’années d’expérience dans la rue et six années de travail en atelier. Très sensible, exigeant par nature, il explore de nouvelles manières de s’exprimer sur la toile, en mêlant techniques et sources d’inspiration diverses, dans une approche toute personnelle où traits noirs et couleurs éclatantes se marient dans des compositions originales.

Quel est votre parcours artistique ?

Je viens du pur graffiti, le tag, sans prise de tête. Quand j’avais 18 ans, ma bande de « collègues » en faisait très activement. Cela m’a intéressé et je me suis lancé, avec l’envie de faire partie du paysage marseillais.

Je suis passé par tous les supports, les trains, les métros, les murs… J’ai habité deux ans à Lyon, ce qui m’a permis de connaître un peu la scène lyonnaise. Et de temps en temps, on louait un Airbnb à Paris pour aller peindre avec les potes à Belleville.

Vous êtes passé à un travail plus classique en atelier…

Je suis autodidacte, je n’ai jamais étudié la peinture, même si j’aurais bien aimé. C’est le graffiti qui m’a amené à ma recherche en atelier. Même s’il m’arrive encore de taguer dans la rue, je ne passe plus des nuits dehors pour rentrer à 4 heures du matin ! La niaque que j’avais il y avait quelques années pour le graff s’est reportée sur le travail en atelier, une échappatoire à la vie de tous les jours… Je suis dans mon domaine, un peu dans un cocon. J’ai un réel objectif personnel : l’envie de me réaliser sur la toile, de faire connaître mon travail, d’avoir un style et une démarche artistique qui me soient propres.

Être artiste urbain à Marseille, est-ce particulier ?

En tout cas, pour moi, ce serait difficile de l’être ailleurs ! Je suis chauvin, fier et très attaché à Marseille, une très belle ville, pleine de ressources. J’aime la voir bouger et proposer des choses variées, même si, ici, nous avons un peu la culture du farniente, doucement le matin et pas trop vite l’après-midi ! [rires]. Ce serait bien que les talents marseillais, dans tous les domaines, soient un peu plus reconnus.

Justement, comment définiriez-vous votre style ?

Je viens du graffiti, je peins avec cette énergie-là, mais j’essaie aussi non pas de m’en détacher, loin de là, mais de développer autre chose à côté. Il y a beaucoup d’aspects qui peuvent être mis dans la peinture. Je travaille l’abstraction avec un brin de figuration, mais aussi de la pure figuration comme je l’ai fait plus récemment. J’aime avoir une composition structurée, pour que l’œil ne se perde pas dans la toile, avec des zones un peu plus calmes et des zones plus soutenues. Je peins beaucoup aux pinceaux et à l’acrylique mate pure de Pebeo, mais j’ai gardé la bombe qui me permet de mettre des vapeurs. J’utilise aussi l’encre all4all de Molotow, l’acrylique noire liquide qui est géniale pour la figuration, énormément de cirage à chaussure dont j’adore l’aspect et le volume dans le trait, les pastels gras… J’aime bien le mariage de tous ces médiums.

Vous travaillez plutôt sur de grands formats…

Je peux travailler sur tout, mais ce que je préfère, bien sûr, ce sont les grands formats, 100 x 120 cm, 119 x 89 cm, 100 x 100 cm… J’ai une toile en cours en 195 x 130 cm. Je trouve que c’est plus impressionnant, on peut peindre plus grand, on est davantage sous l’emprise du sujet. Émotionnellement, cela a un impact plus important, on se laisse emporter par la toile. C’est un jeu que je peux avoir face à la toile blanche, j’aime bien peindre au sol parce que je domine mon sujet. Peindre, c’est un peu un combat, il faut que je dompte ma toile, que je ne la laisse pas prendre le dessus, que je sache où je vais tout en laissant libre cours à mon intuition et à ma spontanéité.

 

Avez-vous des modèles artistiques ?

Mon grand maître, celui que j’affectionne, c’est Robert Combas. C’est quelqu’un qui a lancé un courant, un véritable père fondateur. Malgré l’évolution du monde de l’art, il est toujours dans le courant et très respecté. Je suis totalement fan de sa peinture, mais aussi de l’homme, impressionné par sa personnalité. Je le trouve très simple, très vrai malgré l’étiquette un peu décalée qu’on lui colle souvent. Certes, il l’est, mais c’est aussi quelqu’un de très sensible. Son émotion n’est pas toujours bien comprise par le grand public alors qu’il a une vision de la vie, de la peinture qui est extraordinaire, sans tabou, sans langue de bois. Une peinture très vivante, très intuitive, sans concession et c’est ce que j’essaie de faire, sans me mettre de barrière, sans m’auto-censurer. Et son exemple m’aide beaucoup. Il peut être apprécié ou non, sans doute parce qu’il traite parfois de sujets très durs, très sombres.

Ce côté obscur, est-ce quelque chose que vous pourriez explorer ?

Pourquoi pas. Mais je suis encore très jeune, j’ai encore beaucoup à apprendre, de moi, de ma personnalité, pour trouver la voie de quelque chose de plus sombre. Du haut de mes 27 ans, je n’ai pas encore vécu tous les malheurs que la vie nous réserve. En 2017, j’ai perdu mon meilleur ami, Antoine, le graffeur Cofre, qui s’est électrocuté sur un rail en peignant dans le métro. J’avais 25 ans, cela a été un tournant pour moi. Quelques mois plus tard, j’ai fait une exposition à Aix-en-Provence que je lui ai dédiée. J’ai peins avec l’énergie spirituelle qu’il pouvait m’amener mais ce n’est pas pour autant que j’ai utilisé des couleurs sombres, au contraire. Mes toiles étaient assez violentes au niveau du mouvement mais avec des couleurs très vives. Antoine était quelqu’un de très joyeux, de très lumineux. J’ai peint avec lui derrière mon épaule.

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