La tribune de Crey132

À l’occasion du centenaire du Bleuet de France, la tribune présidentielle du 14 Juillet s’est transformée en espace d’expression plastique.

Le 14 juillet 2025 n’a pas seulement célébré la Fête nationale française ; il a aussi marqué le centenaire du Bleuet de France, fondation née en 1916 à l’initiative de Charlotte Malleterre et Suzanne Lenhardt. Leur idée simple – faire fabriquer des bleuets en tissu par les blessés de guerre – est devenue, en 1925, un symbole national officiel. Cette commémoration a pris une tournure artistique inédite grâce à l’intervention de Crey132, figure du graffiti français. Convié à réaliser une œuvre pour la tribune présidentielle du défilé par le colonel Fouilloux, représentant du général Christophe Abad, gouverneur militaire de Paris, l’artiste a relevé un défi complexe, à la croisée de la mémoire, de la symbolique nationale et de la contrainte technique. « En février dernier, le colonel Fouilloux, représentant du général Christophe Abad, m’a demandé : « Ça te dirait de faire quelque chose pour la tribune présidentielle du 14 juillet«  ». La proposition, à la fois solennelle et ambitieuse, enthousiasme l’artiste. En une nuit, il conçoit plusieurs maquettes qu’il soumet dès le lendemain.

Sous haute contrainte
En 2018, déjà, Crey132 était sollicité pour peindre une fresque sur le rond-point des Invalides pour la fondation du Bleuet de France, un choix qui n’avait rien d’un hasard. « J’ai été officier de réserve. Je devais m’engager dans l’armée, mais une rupture des ligaments croisés pendant un stage en montagne m’en a empêché ». Cette année, pour célébrer ce centenaire de Bleuet de France, Crey132 devait « proposer quelque chose de contemporain, en écho à une histoire forte ». La tribune présidentielle présentait des contraintes strictes : interdiction de peindre directement sur la structure, impossibilité d’accrocher des toiles… « Il a fallu faire preuve d’ingéniosité. J’ai peint à l’aérosol deux tableaux de 68 x 119 cm, que j’ai fixés à l’aide de scratch sur un adhésif coloré bleu et rouge appliqué sur toute la tribune ».
Pour cette œuvre monumentale, l’artiste a choisi de représenter deux séries de portraits mêlés au nouveau logo du Bleuet de France : à gauche, dans le bleu, des visages inspirés de la Première Guerre mondiale, « qui auraient pu initier le mouvement » ; à droite, dans le rouge, des visages contemporains « qui pourraient œuvrer au sein de la Fondation. Je voulais créer un écho entre passé et présent, montrer que les valeurs de mémoire et de solidarité traversent le temps ». Pour la petite histoire, une troisième toile devait occuper le centre, arborant le nouveau logo. Mais une remarque du Président de la République a modifié le projet. « Il a fait une observation très juste : placer le logo au centre, c’était donner l’illusion qu’il avait une cible au-dessus de la tête ». Au-delà de l’esthétique, la symbolique s’impose. « J’utilise les couleurs du drapeau français comme un pont. Au centre, le blanc, qui symbolise la paix, se propage sur les autres couleurs, comme une explosion. Pour moi, la paix est ce qui prime. Elle donne sens à tout le reste ».

Une œuvre en partage
Avec cette œuvre, Crey132 transforme un espace institutionnel en support de mémoire, en alliant rigueur technique, réflexion historique et engagement personnel. Le graffiti sort ici de la rue pour se faire monument, dans un dialogue entre l’art et la nation. Les deux toiles de 68 cm sur 119 cm seront d’ailleurs mises aux enchères en novembre prochain, avec d’autres objets, pour soutenir les actions du Bleuet de France auprès des blessés de guerre, des conjoints partenaires survivants, mais aussi des pupilles de la nation et des victimes d’attentats. Surtout, l’artiste tient à remercier celles et ceux qui l’ont accompagné, notamment le colonel Fouilloux, Patricia Vestris, cheffe du pôle commémorations au SGA du ministère des Armées, et enfin Sylvain Pasquier, l’architecte en charge des tribunes. « Sans eux, rien n’aurait été possible. Ils ont cru au projet et m’ont laissé la liberté de m’exprimer ».

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