ETNIK : des perspectives qui dévoilent l’indistinct

D’une singulière acuité, les œuvres d’ETNIK résonnent avec quelques-unes des préoccupations actuelles, celles d’un monde fragmenté. Ses paysages urbains invitent ainsi chacun à une réflexion plus globale et collective.

À voir
GCA Gallery Paris

2 place Farhat Hached 75013 Paris

GCA Gallery Nice
16 bis rue Catherine Ségurane 06300 Nice
gcagallery.fr
Instagram : @gcagallery_official

ETNIK : @etnik_art

À travers sa fascination pour la VILLE, depuis longtemps au cœur de son art, ETNIK exprime une capacité à l’observation fascinante, qu’il retranscrit dans des paysages urbains au « style sauvage », où couleurs vives, jeux d’équilibre, lettrages, masses géométriques et architecturales… servent des compositions aux perspectives étonnantes. Loin de la représentation du réel, ces œuvres, qui oscillent entre figuration et abstraction, offrent ainsi différents points de vue de la ville. Un travail qui souligne tant les contrastes que les contradictions, tant sociétales qu’architecturales, économiques qu’écologiques. Une critique douce que l’artiste façonne en explorant encore et encore différentes techniques, différents supports… à l’image de ses assemblages de textures urbaines.

Vous décrivez la ville comme votre « terrain de jeu ». Que voulez-vous dire ?
J’utilise le titre Playground dans certaines de mes œuvres parce que mon objectif est de représenter la VILLE et le paysage urbain, où les graffeurs et la scène du Street Art ont leur espace pour agir, s’exprimer et jouer le jeu du processus créatif depuis le début des années 1970. En tant qu’artiste, j’observe et lis la ville avec tous les signes que l’on peut voir sur les murs, les bus ou les trains, et l’énergie qui vient du panorama souterrain.

Et pourtant, vous dites vouloir de la nature. N’est-ce pas paradoxal ?
Absolument, c’est un paradoxe, mais le graffiti, qui a grandi dans les métropoles modernes, n’est qu’un signe des incroyables contradictions que chaque ville porte en elle, comme la surconstruction, le rythme rapide et stressant ou encore la non égalité des conditions de vie, mais aussi le manque d’espaces naturels. Une dualité que je représente, dualité entre masses géométriques et architecturales (les VILLES) et formes naturelles.

Vos œuvres jouent sur la perspective et le déséquilibre. Pourquoi ?
Je représente les volumes urbains comme des lieux sans « aucun équilibre », et avec des points de vue différents – parfois à l’envers, parfois croisés – justement pour symboliser le déséquilibre de notre monde. C’est une critique des espaces urbains, de la façon dont nous vivons et de la condition d’être humain. En même temps, mes œuvres murales sont toutes très colorées… J’exprime ainsi la dualité qui m’habite, celle d’aimer et de détester en même temps la métropole.

Vous avez été proche des milieux underground. Vous sentez-vous toujours rebelle ?
J’ai commencé il y a plus de 30 ans en tant que graffeur, voyageant à travers le monde pour peindre et faire des rencontres… Et je le fais toujours ! Après toutes ces années, j’ai toujours la même énergie qu’au début, à laquelle se sont ajoutées les nombreuses expériences et recherches de mon parcours, qui ont fait évoluer mon art. D’ailleurs, je n’ai jamais peint par esprit de rébellion, mais toujours pour exprimer mes idées… et trouver ma place. Aujourd’hui, dans mon travail, si je trace toujours mon tag, ETNIK, je l’utilise comme la première étape de ma composition.

Comment votre travail a-t-il évolué ?
L’inspiration vient de différentes directions : architecture, design, sculpture, illustrations… Au début des années 2000, après 10 ans de murs peints de graffitis, j’ai évolué vers des peintures murales à grande échelle, avec un concept différent, une sorte de graffiti « next step ». En recherchant les meilleurs styles sauvages, j’ajoute des volumes supplémentaires, plus proches de l’architecture, et je transforme mes lettres en paysages urbains. Je peins ainsi de très nombreuses fresques thématiques. Loin du photoréalisme, je ne copie jamais la réalité ; ma peinture est donc plus proche d’une illustration, d’un style bande dessinée. Travaillant beaucoup l’imaginaire, je représente la ville parfois de manière plutôt figurative, parfois plus abstraite par des compositions déconstruites.

Concevez-vous votre travail d’atelier et vos fresques de la même façon ?
Dans mon travail, tout est étroitement lié. Un seul concept commande ainsi l’ensemble de ma création. J’utilise les œuvres d’atelier, toiles ou sculptures, pour tester de nouvelles formes et expérimenter de nouveaux supports. Une recherche qui me permet également de faire évoluer les croquis que je réalise avant chaque fresque.

Pourquoi aimez-vous explorer les lieux abandonnés, comme les friches industrielles ?
Les paysages industriels sont le plus beau terrain de jeu pour peindre ! Il y a d’abord une composante mystérieuse dans l’exploration de ces lieux abandonnés. Cela passe par l’observation de chaque recoin pour dénicher l’endroit parfait où peindre, un processus complexe pour une approche créative différente. En outre, leur architecture m’inspire… Enfin, j’y trouve souvent des éléments, comme des panneaux ou d’autres matériaux, que je peux utiliser ensuite pour mes œuvres d’atelier.

La matière est de plus en plus présente dans votre travail. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?
Depuis toujours, je travaille sur différents supports, différentes techniques comme la sérigraphie ou la gravure, différents médiums, notamment la sculpture et l’installation. J’ai d’ailleurs toujours quelques sculptures en résine et en fer réalisées il y a une vingtaine d’années, à l’époque où je travaillais la scénographie pour des musées et des théâtres. Cet intérêt pour tous ces médiums est né à cette période. Difficile alors d’exposer ces œuvres, si différentes, dans des galeries… Je suis heureux qu’aujourd’hui le monde de l’art soit plus ouvert…

Pour votre dernière exposition chez GCA Gallery, vous avez choisi « Samples » comme titre. La musique est-elle pour vous une inspiration ?
Cette exposition ne constitue qu’une étape dans mon travail. Elle s’intègre dans une série d’expositions – environ une dizaine – qui a débuté il y a environ dix ans et représente l’évolution de ma démarche artistique. Tous ces solo show sont connectés. Mais alors que les premières œuvres présentées étaient plus figuratives, représentaient davantage les bâtiments serrés les uns contre les autres, les dernières sont plus abstraites, fragmentées, faisant apparaître des éléments déplacés de leur place d’origine et repositionnés ailleurs. J’aime capturer la poésie des rues, révéler les détails que l’on ne remarque généralement pas. Un travail qui fait écho à celui d’un DJ qui sélectionne et remixer de petits segments de musiques ou de rythmes, parfois juste une ligne instrumentale, pour créer de tout nouveaux paysages sonores. Je choisis d’observer la ville par certains détails qui me semblent intéressants, une couleur, une forme, une police de caractère… et je les assemble pour créer une nouvelle « texture ». Des compositions abstraites tirées de la vie réelle.

Lorsque vous avez étudié à l’Accademia delle Belle Arti de Florence, imaginiez-vous cette carrière ?
À cette époque, j’étais très actif dans le graffiti, mais je n’imaginais pas en faire carrière. Le graffiti me permettait de m’exprimer, de voyager et de me connecter à d’autres artistes, contrairement à l’Accademia qui ne convenait ni à mon mode, ni à mes aspirations créatives. J’ai donc concentré toute mon énergie sur cette recherche artistique alternative… et j’en suis très satisfait aujourd’hui. Un choix basé uniquement sur la passion et non sur l’argent ou les affaires.

Quel est votre rapport à la France ?
Je viens régulièrement en France depuis maintenant dix ans, toujours avec plaisir. J’ai eu la chance d’être invité pour Le MUR Oberkampf, Mulhouse, Saint-Étienne et La Tour 13. J’ai ensuite entamé une belle et fructueuse collaboration avec GCA Gallery, d’abord à Nice puis à Paris, avec cinq expositions ! J’ai également participé au 10ème Art Festival d’Aurillac, au Kosmopolite Art Tour à Louvain-la-Neuve, à la Biennale de Sologne… La France et Paris sont une grande inspiration pour moi et chaque projet que j’y réalise est toujours intéressant. Cela me permet de faire évoluer mon travail.

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