L’art dans la rue : 40 ans d’aventures urbaines
L’Art Urbain a toute sa place dans l’art contemporain. Quel meilleur indicateur que cette exposition souhaitée par le département de l’Eure dans un monument à l’architecture remarquable.

Vivant, engagé, démocratique par essence et accessible à tous, l’Art Urbain constitue désormais le plus grand mouvement artistique du XXIe siècle, tant par la pluralité de ses techniques que par l’audience qu’il touche. Le département de l’Eure qui, depuis 2019, associe des lieux patrimoniaux à des propositions artistiques contemporaines, l’a bien compris en choisissant cette thématique riche et plurielle. 5 artistes et un commissaire d’exposition ont ainsi été invités à investir 6 lieux patrimoniaux autour de Bernay, Broglie et Mesnil-en-Ouche.

Art Urbain et patrimoine
Les œuvres réalisées par les 5 artistes, sélectionnés par la direction de la culture du département de l’Eure, invitent à un parcours artistique cohérent et accessible le long de la voie verte de la vallée de la Charentonne, déjà ornée d’œuvres d’Art Urbain, ainsi qu’à la (re)découverte du patrimoine. D’imposants monuments accueillent Astro au conservatoire de musique de Bernay, le duo EvazéSir au Moulin de Prey à Broglie, Ardif au château du Blanc Buisson à Mesnil-en-Ouche ; des édifices plus discrets Monkeybird au Centre hospitalier de Bernay et Madame à la médiathèque de Broglie.
Pour accompagner ces œuvres in situ, le département de l’Eure a imaginé une exposition hors norme avec, pour curateur Nicolas Laugero Lasserre, spécialiste de l’Art Urbain, directeur de l’ICART et cofondateur de Fluctuart. « Le département souhaitant croiser Art Urbain et patrimoine, nous avons choisi deux axes. Le premier brosse les 40 dernières années du mouvement et présente quatre générations d’artistes, des pionniers comme Jacques Villeglé, Tania Mouraud, Ernest Pignon-Ernest, Speedy Graphito, Miss.Tic, les VLP…, ceux qui les ont suivis, notamment Banksy, Shepard Fairey, Swoon… aux plus jeunes avec Monkeybird, EvazéSir, Olivia de Bona, Eva Zesir, Rouge… en respectant la parité. Le second invite 5 artistes à œuvrer in situ dans la ville et autour de Bernays, directement sur les murs lorsque cela est possible ; sur panneaux lorsque le bâtiment est classé », confie-t-il.

Une approche didactique
Monument à l’architecture remarquable, l’abbatiale de Bernay, désacralisée depuis la Révolution Française, accueille l’événement. « Joyau du XIe siècle particulièrement préservé, l’abbatiale Notre-Dame de Bernay, située en centre-ville, offre d’emblée une atmosphère exceptionnelle empreinte d’émotion entre pierres, voûtes des collatéraux, arcades en bordure de la nef, chœur majestueux… Un magnifique écrin de près de 3.000 mètres carrés ! », souligne Nicolas Laugero Lasserre. Entre ces murs, les visiteurs découvrent les œuvres d’une quarantaine d’artistes. « L’exposition est construite autour d’une soixantaine d’œuvres originales de ma collection personnelle, que je n’ai pas montrées depuis quelque temps, avec des pièces monumentales, comme la palissade de 6 mètres de long sur 2,20 mètres de haut de Jef Aerosol ou une toile de 8 mètres de long signée Logan Hicks, et d’autres plus petites. Il y aura également des œuvres réalisées spécialement pour l’événement, notamment, au cœur de l’abbatiale, une installation sur 12 mètres de haut de Madame ».
Pour retracer une partie des 60 ans de l’histoire de l’Art Urbain, Nicolas Laugero Lasserre a privilégié une approche didactique. « J’ai souhaité une exposition didactique parce que l’on a encore beaucoup à faire pour inscrire ce grand mouvement dans l’histoire de l’art, en le racontant, en l’expliquant, en présentant les pionniers – que les plus jeunes ne connaissent pas… –, malgré l’engouement du public pour l’Art Urbain, depuis une vingtaine d’années, avec des artistes comme Banksy ou Shepard Fairey et son affiche en soutien à la candidature de Barack Obama, la naissance d’un second marché porté par notamment par Arnaud Oliveux et des expositions dédiées comme « Né dans la rue » à la fondation Cartier. Il était important de transmettre, de donner les clés à travers cette large sélection accompagnée de grands cartels explicatifs avec clins d’œil aux œuvres de rue et QR code. Une façon également de rendre hommage à ces quatre générations d’artistes ».



5. Shepard Fairey.
6. Olivia de Bona.
Le partage en héritage
Didactique, plurielle et paritaire, l’exposition fait ainsi la part belle à l’histoire du mouvement à travers des œuvres historiques et des œuvres originales, sans oublier de faire le parallèle entre le travail de rue et les réalisations d’atelier. « Mon objectif reste la médiation, ce qui impose parfois de simplifier, de résumer, de synthétiser en évitant les écueils. Car, au-delà des querelles de chapelle qui n’intéressent personne entre graffiti writing, Street Art, Art Urbain…, ces artistes ont un terrain commun d’impertinence, d’insolence, de partage également puisque les murs sont offerts à tous. Cet ADN, ils l’ont toujours, alors même qu’ils ont tous un travail d’atelier et qu’ils sont parfois en galerie ».
En véritable passionné, Nicolas Laugero Lasserre, qui a organisé plus de 50 expositions ces dix dernières années autour du mouvement, reste ici fidèle à ses priorités. « Mon travail est de rendre l’art accessible parce que je pense que l’art a des vertus. Je crois que l’on vit mieux entouré d’œuvres d’art. Moi qui viens d’un milieu modeste, l’art a changé ma vie alors que je n’y connaissais rien. Et aujourd’hui, je partage ! Les œuvres de ma collection sont exposées à l’ICART, à l’École 42, à la Mie de Pain [association qui distribue des repas et héberge un grand nombre de nécessiteux et de SDF, NDLR]… parce que je crois profondément que l’art modifie positivement l’environnement dans lequel nous évoluons. De même, les fresques sur les murs des villes amènent du beau, du mieux vivre, de la couleur, un regard différent sur le monde selon l’artiste… De nombreuses études ont d’ailleurs démontré le pouvoir de l’art, et pas seulement dans les hôpitaux ou en milieu carcéral ! ».
Enfin, pour accompagner le propos de l’exposition, la scénographie joue avec l’architecture de l’abbatiale. « Un accrochage classique dans les collatéraux pour brosser les différentes générations, des installations monumentales, comme la sculpture en carton qu’Erwan Autret, ancien graffeur et art-thérapeute, a réalisée avec les patients d’un hôpital psychiatrique proche de Rouen, d’immenses drapés de Bault, Romain Froquet… entre les arcades… et d’autres belles surprises. Zione99 par exemple va peindre intégralement un camion parqué devant l’Abbatiale ». Un événement à l’image de l’Art Urbain, riche, éclectique, ouvert et inclusif, invitant chacun à regarder la ville autrement et questionner le monde qui nous entoure « par le prisme de l’expression artistique ».
À voir
« L’art dans la rue »
Jusqu’au 20 octobre 2024
Du mercredi au dimanche de 14h à 18h
Abbatiale Notre-Dame de Bernay
Place Gustave Heon 27300 Bernay
eureennormandie.fr
