Les divines allégories picturales de Vinie
Par ses œuvres contextualisées, Vinie donne forme et visage à des figures féminine universelles teintées d’ordinaire et d’extraordinaire, pour une narration sensible et captivante.
Vinie : viniegraffiti.com
Instagram : @viniegraffiti


Par pudeur sans doute, Vinie se fait rare, tant dans les médias que dans les galeries. Les murs en revanche la côtoie presque quotidiennement, ceux de son atelier dans lequel elle dessine, peint sur toile et papier, sculpte… des œuvres dictées par une exigence implacable ; ceux surtout des villes et quartiers du monde entier tant la découverte d’autres cultures nourrit son œuvre. C’est donc un plaisir immense que d’avoir pu la rencontrer et l’écouter raconter les sentiments et les histoires qui animent chacune de ses créations, témoins vibrants de ce qu’elle voit, perçoit, ressent. Cette source d’inspiration puissante se révèlent ainsi dans un langage pictural poétique et intelligible. À la fois expérience visuelle et émotionnelle, son travail interroge subtilement, invitant au dialogue et à la réflexion, à travers une figure humaine universelle aux postures, attitudes et expressions délicatement soulignées.

Comment votre style si singulier s’est-il imposé, notamment la figure féminine ?
Lorsque je peignais des lettrages, alors que je suivais toutes les règles imposées par l’univers masculin dans lequel je baignais, certains ne reconnaissaient pas mon travail comme du graffiti. J’ai donc choisi d’assumer [rire]… en prenant le contre-pied. C’est ainsi que ce personnage, qui existait déjà dans mes dessins et m’a toujours suivie, est apparu sur les murs. Mon arrivée à Paris a également joué puisque je me suis retrouvée loin de mes attaches toulousaines, où mes graffs étaient principalement destinés à mon crew. Peindre un personnage m’a permis m’a permis de m’adresser à la fois à mes potes graffeurs mais également au grand public. Finalement, peindre seule dans une ville qui ne m’était pas familière m’a finalement offert une certaine liberté.


4. Fresque Mulhouse avec Orlinda Galerie, 2021.
Comment ça ?
Accessible au plus grand nombre, un personnage permet de transmettre une émotion, d’autant que je l’intègre dans l’environnement, comme un jeu avec le public qui découvre le perso au détour d’une rue. Et c’est dans la coiffure Afro que je glissais des dédicaces à mes potes.
Était-ce – et est-ce toujours – important de poser et d’imposer un personnage féminin dans l’espace public ?
C’était important. D’autant que, plus jeune, j’ai vu tellement d’œuvres d’artistes féminines toulousaines, comme Miss Van ou Mademoiselle Kat, effacées par les services de la mairie alors que c’était de l’art ! Elles m’ont forcément inspirées. Poser un personnage féminin dans l’espace public avait du sens il y a vingt ans et c’est toujours important aujourd’hui. Le mien véhicule de l’émotion et raconte une histoire. Il est devenu une signature et je me régale toujours à le peindre.

Ce personnage justement, qui est-elle ?
Il y a forcément une partie de moi dans ce personnage, mes émotions guidant ma peinture. Impossible par exemple de le faire sourire si je ne suis pas en forme. Mais c’est avant tout un personnage universel.
En quoi cette figure féminine est-elle universelle ?
Parfois c’est une enfant, d’autres fois elle est sexy et délurée… Avec le temps, tout comme moi, elle a d’ailleurs tendance à se vêtir davantage et à exprimer des réflexions et des émotions plus profondes. Je l’ai d’ailleurs représentée vieille gare d’Austerlitz et même potelée. Elle est universelle également par sa coiffure afro, dans laquelle j’insérais mes dédicaces mais qui est devenue un symbole de mixité, diversité, multiculturalisme…, qui interpelle et ouvre le dialogue ! Depuis, j’ai trouvé intéressant dans la chevelure de jouer avec d’autres symboles que le lettrage pour faire passer des messages, comme des mots, des éléments de la nature… toujours en lien avec le sujet de l’œuvre.


7. Pluie de couleurs, techniques mixtes sur papier, 80 x 60 cm.
Elle est universelle également dans ce que vous racontez à travers sa postures, ses attitudes, ses expressions…
Je le souhaite en tout cas [rire].
Qu’est-ce qui vous inspire pour vos fresques ?
Les voyages, la découverte d’un pays, d’une région… étant ma seconde passion, je m’inspire aussi bien techniquement qu’émotionnellement du lieu, de sa culture, de ses coutumes, des rencontres… Au Portugal par exemple, j’ai peins dans un quartier pauvre mais très familial, où la solidarité était assez exceptionnelle. Cela m’a donné envie de poser le personnage discutant avec les riverains à leur fenêtre alors que ce n’était pas prévu. En Colombie, les papillons de toutes les couleurs et de toutes les sortes m’ont rendu folle, se sont retrouvés dans la coiffure des deux fresques que j’ai réalisé. J’adapte également les tenues du personnage aux costumes traditionnels du pays, comme à Tahiti où le personnage porte un paréo. En Amérique latine, en peignant avec des artistes locaux, j’ai découvert des styles totalement différents et des techniques que je ne connaissais pas.

Comment choisissez-vous les couleurs, souvent explosives ?
Toujours en fonction de ce que le lieu et le mur m’inspirent. Pour moi, la couleur symbolise la joie, le bonheur, qui correspond à mon style plutôt poétique. Même lorsque le personnage est triste, il y a toujours des couleurs « réconfortantes ». Pour autant, sur le festival La Karrière à Villars-Fontaine, par respect pour la beauté du support, une matière ressemblant à du marbre, j’ai réalisé un ton sur ton.
Quels sont les défis que vous relevez pour travailler en extérieur ?
Respecter les timings imposés qui changent peu quel que soit la dimension du mur, en gérant les galères, inévitables dès que l’on peint en extérieur, à commencer par le climat ! La réalisation est donc toujours un peu « freestyle » [rire].

La dimension ne vous a jamais effrayé?
Si, bien sûr ! Le premier mur est un défi. Mais, lorsqu’il est réussi, tu as envie de savoir si tu peux faire plus grand. Mais plus le mur est grand, plus les problèmes se multiplient, et plus le physique est sollicité. Avec trois tendinites, je sais que mon corps peut lâcher à tout moment… C’est pour cela qu’aujourd’hui, je m’impose des limites afin de pouvoir continuer le plus longtemps possible.
Comment s’inscrit votre pratique d’atelier dans votre recherche picturale ?
Ayant passé du temps à l’hôpital dans ma jeunesse, j’ai dessiné réellement toute ma vie et je peignais sur toile avant de faire des murs, que je n’ai découvert qu’à 16 ans. Depuis, tout ce qui m’a inspiré pendant mes voyages nourrit ma pratique d’atelier, des œuvres sur toile, sur papier… C’est aussi dans l’atelier que je réalise le travail préparatoire des fresques, parfois des dizaines d’ébauches, de croquis et de maquettes, que je présente parfois dans mes expositions.



11. Romainville, fresque 22 x 10m, 2022.
12. Street Art for Mankind, New York, 2021.
Est-ce le même processus ?
Pas du tout, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’apprécie autant le mur, que je priorise souvent parce j’y prends énormément de plaisir, même si enchaîner des façades peut être très physique. Je suis néanmoins toujours ravie de me retrouver dans mon atelier, au calme, pour un temps recherche comme les papiers découpés, la sculpture… et où le travail est beaucoup plus long et minutieux. Je peaufine ainsi certaines toiles plus de trois ans, en y revenant régulièrement. Deux pratiques totalement complémentaires, l’une à la bombe et en public, l’autre à l’acrylique et à l’huile face à soi-même.
L’âme du graffiti est-elle toujours présente dans votre travail ?
Pas toujours… Cela est fonction du mur et du sujet. Je suis libre de faire ce que je veux donc j’en profite [rire].




14. Série « Ombre Sauvage », « Lion », acrylique sur toile, 100 x 81 cm.
15. Paper Woman, papiers découpés, 33 x 30 cm.
16. Gavroche II, acrylique et cartons découpés, 50 x 50 cm.
Vos exposez rarement alors pourquoi ce solo qui vient de fermer ses portes, retraçant vos dix dernières années de création ?
Bien qu’un solo demande énormément de travail, surtout pour moi qui priorise les murs et travaille mes toiles très longtemps, c’était le bon timming… même si chaque œuvre que je vends est un crève-cœur car j’y suis très attachée. J’y passe tellement d’heure et j’y mets tellement d’énergie ! D’ailleurs, j’ai accepté d’exposer à Liévin en 2021 uniquement parce rien n’était à vendre [rire]. Vient pourtant un moment ou il faut s’en séparer… mais uniquement lorsque j’estime qu’elles sont réellement finies. Certaines ayant été commencées il y a longtemps, d’autres ayant mis de longs mois à mûrir entre le crayonné et la réalisation, l’exposition retraçait ainsi mes dernières années de création.
Quels sont vos projets ?
Pas mal de murs, notamment pour l’hôpital Necker fin septembre près du boulevard Serurier, suite aux ateliers organisés avec les jeunes malades qui m’ont donné plein d’idées et m’ont aidée à réaliser la maquette – leur nom figurera ainsi sur la fresque –, dans des écoles… et me reposer parce que l’année écoulée a été bien remplie !
