Levalet fait chavirer Fluctuart
Avec « Sabordage », Levalet interroge, sans jamais asséner, notre obstination à danser au bord du précipice.
Sur les flots de la Seine, à bord de Fluctuart, la fête bat son plein alors même que le naufrage est annoncé. Avec « Sabordage », Levalet livre une exposition immersive et grinçante où la frivolité d’un bal mondain masque l’imminence du désastre. À travers des installations ciselées, l’artiste évoque avec ironie nos sociétés en déni, pointant notre capacité tragique à ignorer les signaux d’alarme, tout en jouant habilement de l’espace pour entraîner chacun dans une dérive poétique aux accents satiriques.
Dans ta démarche artistique contextuelle, le naufrage du pseudo Titanic s’est-il imposé d’emblée pour « Sabordage » ?
Travailler l’univers maritime s’est imposé d’emblée en raison de la singularité du lieu : un centre d’art flottant. Toutefois, j’ai d’abord envisagé d’explorer la thématique de la piraterie, avant que le naufrage d’un pseudo-Titanic se révèle plus pertinent : il offre une scène festive en surface, mais laisse affleurer une seconde lecture alarmiste. L’image de l’orchestre jouant pendant que le bateau sombre m’a semblé une métaphore parfaite du déni contemporain face aux dérives de nos sociétés.
Fluctuart est-il pour toi un décor, un protagoniste ou un simple prolongement de ton récit ?
Plutôt qu’un simple cadre, la configuration de l’espace a guidé mes choix, principalement des installations : des silhouettes peintes puis découpées interagiront avec des objets. Dans la grande cale, pour répondre aux contraintes d’un mur de 17 mètres avec peu de recul, j’ai conçu un papier peint unificateur sur lequel se déploieront des saynètes festives : des personnages en costume-cravate et robes longues – mais avec tubas et brassards – festoyant en dépit du naufrage imminent. En face, les alcôves métamorphosées en « aquariums » accueilleront une faune aquatique hybride : poissons-bidons d’huile, tortues trafiquées… La coursive documentera un futur travail de rue sur le même thème que je n’ai pas encore réalisé [rire], tandis que dans l’espace plus intime, une proue de bateau accueillant un violoniste perché fera face à des tritons pris dans des filets et télécommandant des mini sous-marins, une allégorie des tensions géopolitiques.
As-tu choisi de pointer particulièrement certaines problématiques ou d’être plutôt dans un constat global de l’état du monde ?
Habituellement, mon travail explore les grandes émotions humaines : amour, violence… Mais pour « Sabordage », j’ai resserré mon propos sur l’univers maritime – pollutions, dérèglements climatiques, exploitations industrielles… –, traité avec une ironie grinçante. Le lieu ne se prêtant pas à un récit linéaire, j’ai préféré orchestrer une grande scène d’ensemble, libre de toute contrainte de parcours pour le spectateur.
Ton travail oscille entre théâtralité et absurdité. Comment cette tension s’exprime-t-elle dans « Sabordage » ?
La scène bal plante d’emblée un décor séduisant. Mais à y regarder de plus près, les détails révèlent un malaise : brassards de secours, masques de plongée, signes d’une conscience du danger sans renoncement à la fête. Comme dans mon travail de rue, il existe plusieurs niveaux de lecture : présence humaine, humour, puis cynisme. Mon prisme pour lire et restituer le monde.
Avec le temps, ton art est-il plus engagé ?
Pas vraiment. Je crois toujours que l’engagement doit être détourné pour frapper les consciences de manière efficace. Trop frontal, il échoue. Mon ton n’a d’ailleurs pas fondamentalement changé. J’ai toujours abordé les sujets qui fâchent, même si les urgences contemporaines rendent sans doute cette ironie plus mordante.
Penses-tu que l’art peut changer les choses ?
L’art n’a pas vocation à redresser le monde ; il sert à questionner, à faire réfléchir. Et si incidence il y a, elle n’est pas mesurable !
Alors, pourquoi continuer à créer ?
Pour célébrer l’absurdité de l’existence. L’art ne sert à rien, et c’est précisément cela qui lui donne toute sa force. Puisque nous sommes voués à errer sans but, autant célébrer cette absurdité avec le plus d’inventivité possible.
À voir
« Sabordage »
Du 12 juin au 24 août 2025
Du lundi au dimanche de 12h à 02h
Fluctuart
Pont des Invalides
2 port du Gros Caillou 75007 Paris
fluctuart.fr
Instagram : @fluctuart
Levalet : levalet.xyz
Instagram : @levalet.art
