Mehdi Mlc : un langage nourri de signes et de sens

Fidèle à l’authenticité du graffiti, Mehdi Mlc revendique un art positif, accessible et porteur de sens.

Formé dans l’underground du graffiti à la fin des années 1990, Mehdi Mlc a développé une approche exigeante. Entre maîtrise technique et saturation symbolique, il tisse un univers à la fois rigoureux et foisonnant, traversé par des récits positifs. Dans des compositions denses à plusieurs niveaux de lecture où chaque élément est porteur de sens. Hibiscus, personnage, papillon… forment un vocabulaire visuel qui célèbre la force de beauté métissée tout en interrogeant notre rapport au vivant. Derrière ce foisonnement, le message reste clair : faire du graffiti un vecteur d’émotions et d’idées, et transformer une énergie brute en force constructive.

Tu as toujours dessiné mais tu as commencé le graffiti en 1997. Quels souvenirs gardes-tu de tes débuts ?
Enfant, je dessinais sans cesse, souvent avec un simple crayon à papier ou un stylo Bic. Le graffiti est venu ensuite. J’ai commencé à 11-12 ans, entouré de graffeurs plus âgés qui m’ont pris sous leur aile… Une expérience incroyable ! À la fin des années 1990, le mouvement hip-hop était encore très underground, complexe, presque inaccessible, surtout pour un gamin. Cette immersion précoce dans un monde clandestin a marqué durablement mon parcours. Même si je me suis essayé à la breakdance ou au beatboxing, c’est le graffiti que j’ai choisi, car il prolongeait naturellement mon goût pour le dessin.

Ces années structurent-elles encore ta pratique ?
Elles m’ont tellement imprégné que je reste lié à l’authenticité du mouvement. Les codes, la ligne de conduite, l’idéologie de l’époque continuent de m’habiter. Ma pratique en porte la trace à travers les outils que j’utilise – ceux de mes débuts et la manière dont on les employait alors. Dans mes dessins au stylo comme dans mes peintures à la bombe, je cherche toujours à retranscrire l’esprit brut du graffiti.

Tu as choisi le lettrage. Pourquoi ce choix alors que tu dessinais déjà ?
J’ai toujours été bon en dessin, mais je manquais de créativité – à l’école, on m’a même soupçonné de décalquer [rire]. Le graffiti m’a fait évoluer en m’inscrivant dans une forme de compétitivité positive. Le travail de la lettre m’a obligé à créer mes propres formes – copier un lettrage existant étant impensable à l’époque –, à affirmer mon identité pour impressionner les autres et à progresser sans cesse. Cela a nourri ma créativité, tandis que le dessin m’a apporté une base solide pour explorer plus largement la création graphique.

Comment es-tu passé du lettrage à la figuration et à l’abstraction ?
J’ai grandi à Rennes, une ville alors très active sur la scène graffiti – on l’appelait le petit Paris tant elle attirait de graffeurs venus d’ailleurs, tout en cultivant une scène locale forte et singulière. Mon travail s’est nourri de cette diversité – j’ai exploré les flops, le wild style… –, ce qui a rendu mon approche du graffiti assez complète. Et comme je dessinais en parallèle, passer du lettrage à la figuration ou à l’abstraction s’est fait naturellement. L’un des fondements du hip-hop n’est-il pas de toujours se dépasser, surprendre, élargir son champ, sortir des cadres ? Dès mes premières expositions en 2004, je présentais déjà des toiles ancrées dans le registre graffiti – travail de la lettre et de la calligraphie – avec des fonds réalisés à l’acrylique et au pinceau. Ma formation de peintre en lettres m’a également ouvert à d’autres techniques – décors, trompe-l’œil… – qui ont enrichi ma pratique. Cette transversalité me permet aujourd’hui de croiser les registres, de toucher un public plus large et d’offrir une lecture plus ouverte de mon travail.

On reconnaît néanmoins ta touche…
J’espère… Je crois que, au-delà des thématiques, plus ton univers est complet et ta technique singulière affirmée, plus ton travail gagne en force et en lisibilité.

N’est-ce pas déstabilisant pour certains ?
Sans doute, mais dans l’histoire de l’art, les plus grands artistes n’ont-ils pas exploré des registres différents ? Le plus difficile est sans doute d’approfondir chacun d’eux, car c’est un travail sans fin. Je développe ainsi plusieurs champs – le graffiti, la bande dessinée, les couleurs hyper flashy façon Pop Art, les matières, les textures… J’ai même créé deux totems : Los Narvalitos et Althéa. Cette démarche exigeante est passionnante, mais demande un engagement considérable. J’aime ce côté performance, hérité du graffiti.

Parle-nous de ces deux totems ?
Mon travail s’organise autour de deux totems complémentaires. Los Narvalitos, personnages subversifs mi-ange mi-démon, incarnent la dualité émotionnelle et intellectuelle propre à chacun de nous. Leur apparence ludique me permet d’amener un large public dans mon univers, des enfants aux adultes. Présents sur les murs comme sur mes toiles, ils créent un lien entre la rue et la galerie : ceux qui les croisent dans l’espace public cherchent à les retrouver dans mes œuvres. Althéa, nom latin de l’hibiscus, est le monde féerique et profondément féminin dans lequel Los Narvalitos évoluent. L’hibiscus est un symbole de féminité idéale inspiré de la richesse des tropiques – la flore, la faune, le métissage –, et renvoie à Gaïa, déesse de la Terre. Porté par l’idée que la beauté métissée est une force, mes personnages évoluent dans ce monde végétal imaginaire, reflet d’une nature bien réelle aujourd’hui en train de s’asphyxier. C’est ma façon de questionner notre rapport à la Terre et de délivrer un message écologique dans un imaginaire ouvert à tous.

Ton travail navigue donc entre lettres, personnages, flore, faune… Est-ce au profit d’un récit plus narratif ?
Les récits s’accumulent en effet, car chaque élément a une signification. L’hibiscus incarne la femme parfaite et ses couleurs portent chacune un sens. J’utilise aussi le papillon – symbole de métamorphose positive mais éphémère à l’image du graffiti – ou la coccinelle, qui évoque la persévérance. Je veille aussi au nombre d’éléments. Même dans l’abstraction, je suis influencé par les ex-voto mexicains chargés de symbolisme. Mes récits portent la plupart du temps des messages positifs, que je veux libres d’interprétation. Je pousse volontairement le principe de saturation visuelle, notamment par l’accumulation d’éléments, afin de proposer plusieurs niveaux de lecture. Cette densité est constante dans mon travail.

Si tu devais définir ton univers…
Je le qualifierais de féerique, pour s’échapper de la réalité, mais toujours ancré dans le réel. C’est un échappatoire, autant pour moi que pour les spectateurs. Il y a toujours une histoire, une réaction à ce qui m’entoure, à ce que je vois, à ce dont je suis témoin et qui m’impacte profondément. Certaines décisions politiques ont des répercussions directes sur nos vies, particulièrement dans l’océan Indien où les aberrations sont nombreuses. Un de mes dessins au stylo montre ainsi le visage d’une femme métissée, un turban sur la tête et les larmes aux yeux. Il évoque la crise à Mayotte, quand l’État français a voulu expulser les sans-papiers – près d’un tiers de la population – vers les Comores qui refusaient de les accueillir, condamnant ainsi nombre d’entre eux à une mort certaine par noyade et laissant derrière eux des enfants nés sur le territoire français orphelins. Quand tu es métisse, que tu as grandi en HLM, tu es sensibilisé très tôt aux injustices. Le milieu hip-hop, avec sa culture de la contestation et de la revendication sociale et politique, n’a fait que renforcer ce regard.

Et pourtant, ton travail reste positif…
J’essaie de transformer mon lettrage, qui à l’époque vandale était une agression, un cri, un hurlement – une forme d’écriture du peuple, chargée de mal-être, de souffrance et de colère – en quelque chose de positif. Sans exclure la réflexion, l’idée est de transformer cette force brute en énergie constructive. Mais je reste fidèle à ma culture et à mes convictions : j’ai simplement trouvé une manière plus intelligente, plus mature, plus stratégique et donc plus persuasive de les transmettre.

Ta pratique repose sur une recherche technique très poussée. Comment l’as-tu développée ?
Au-delà de l’univers ou du style, je mets un point d’honneur à la maîtrise technique. Alors j’essaie de pousser mes outils à leur maximum, qu’il s’agisse du stylo ou de la bombe aérosol, en utilisant encore les caps de base avec lesquels j’ai commencé à la fin des années 1990. Mon intention est de sublimer ces outils déconsidérés et rarement associés à l’art, pour les rendre nobles. Cela me permet de développer une technicité particulière, en cohérence avec mon univers, tout en restant lié au graffiti.

Tu peins également sur d’autres supports que la toile et le papier ?
Dans mon travail, je ne me fixe aucune limite : j’aime explorer tous les supports. Je peins beaucoup de véhicules, y compris des voitures sorties d’usines. C’est un support que j’adore, parce qu’il fait écho aux origines du mouvement – les graffitis peints sur les trains et wagons de métro. Je peins aussi des planches de surf, proches des planches de skate, aux formats variés et au rendu spectaculaire. Voir une de tes pièces glisser sur une vague est un vrai plaisir… J’ai aussi customisé des lampes, des vêtements…

Ton regard sur le monde a-t-il changé avec ton installation à La Réunion ?
Oui, clairement. J’ai grandi dans une cité HLM, alors voyager puis s’installer à La Réunion est une véritable claque, même si le contexte insulaire est à la fois enrichissant et cloisonnant dans une pratique artistique. Je me suis nourri de tout : la nature, la culture, les traditions… Alors qu’en métropole, j’ai été l’un des premiers à organiser des stages autour du mouvement hip-hop, mon arrivée à La Réunion m’a confronté à un décalage saisissant, qui recentre et oblige à revoir ses priorités. Là-bas, j’ai rencontré des personnes issues de milieux très modestes, mais dotées d’un savoir empirique impressionnant – notamment sur les plantes – et d’une autonomie rare, forgée par la nécessité de vivre en lien direct avec leur environnement. Cela m’a profondément touché.

Pendant ces 17 ans, as-tu rayonné ailleurs ?
J’ai voyagé autant que possible. Je faisais régulièrement des allers-retours en métropole pour peindre, je suis aussi allé en Espagne, en Croatie, au Monténégro… Dans l’océan Indien, j’ai eu l’occasion de visiter d’autres îles et d’y peindre… même si cela est très compliqué de se déplacer avec trente ou quarante bombes. Cela relève presque de l’expédition : un vrai travail de conquérant. Mais le graffiti, l’art en général, reste un combat, une bataille. Cela fait partie du jeu.

Quels sont tes projets ?
Après mon exposition à la Villa Fleuri à La Réunion, qui se termine fin novembre, je prépare mon retour en métropole avec de nouvelles expositions prévues dans des lieux inattendus.

À voir
Solo show

Jusqu’au 16 novembre 2025
Villa Fleurie
84 allée des Topazes – Bellepierre
97400 Saint-Denis La Réunion

Exposition pertmanente
ALC
28 rue du Pressoir Ilot 8 Local 3
97434 Piton Saint-Leu

Mehdi Mlc : @mehdi.mlc

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