« Palimpseste », une exposition à strates multiples
À Cusset, la Tour Prisonnière, monument emblématique du patrimoine médiéval bourbonnais, devient le théâtre d’une rencontre inédite entre patrimoine et Art Urbain. Une exposition hors norme pour un dialogue entre passé et présent.
C’est dans un joyau patrimonial méconnu de l’Allier, la Tour Prisonnière de Cusset, imposante sentinelle médiévale aux murs épais, que se tiendra l’exposition « Palimpseste ». Édifiée entre 1476 et 1483, elle a d’abord veillé sur la ville, avant d’être transformée en prison dès le XVIe siècle, abritant jusqu’en 1957 détenus et graffitis carcéraux. « Aujourd’hui, La Tour s’affirme comme un lieu culturel hybride. Ce monument classé chargé d’histoire accueille notamment la création contemporaine », résume Annaëlle Voiron, chargée du patrimoine et d’informations touristiques de Cusset. La force de la Tour ? « Une programmation estivale qui permet de croiser les regards et les pratiques. L’idée est d’inviter chaque public à découvrir le patrimoine selon sa propre sensibilité : ludique avec l’escape game au deuxième étage sur le thème de l’enfermement, en cohérence avec le passé carcéral du lieu ; historique avec visite guidée des souterrains mais aussi parcours théâtralisés dans le centre historique ; artistique avec l’exposition « Palimpseste » accessible tout l’été, afin d’en faire bénéficier à la fois le public local, régional et national ». Carte blanche a été donnée aux artistes qui ont cependant dû considérer trois contraintes : ne pas toucher aux murs de ce monument classé ; composer avec l’espace – une vaste salle et plusieurs pièces étroites – ; créer un lien avec l’histoire du site. « En leur présentant les différentes fonctions du lieu – tour d’artillerie, prison, musée –, les artistes ont d’emblée envisagé de travailler la notion de palimpseste, cette idée de couches superposées, d’effacements, de réécritures », qui résonne avec l’essence du Street Art. D’ailleurs, pour mieux accompagner les visiteurs, « un livret d’exposition destiné à éveiller la curiosité du public adulte, mais aussi un carnet de découverte pour les enfants sont disponibles afin d’aider chacun à entrer dans l’univers des artistes et à comprendre leur démarche ».
Un dialogue entre passé et présent
Pour accompagner l’expérience, outre les sessions de live painting et autres ateliers d’initiation, l’exposition se déploie aussi en extérieur. Le chemin de ronde, en accès libre, accueille les œuvres monumentales sur panneaux de deux mètres par trois des six artistes, « une façon d’offrir un avant-goût de l’exposition à ceux qui ne pénètrent pas dans la Tour », souligne Annaëlle Voiron. À l’intérieur, chacun des artistes propose sa propre interprétation du palimpseste, créant un parcours d’une grande richesse. Ainsi, en travaillant un « palimpseste intellectuel » qui superpose des références culturelles de diverses époques, Motte entraîne le visiteur dans une forme de vertige temporel. « C’est en découvrant dans l’espace d’exposition principal le blason de Jean de Doyat sculpté en bas-relief, représentant une tête de More de sable bandée d’argent surmontée d’un casque et entourée de deux licornes, affichant la devise « Fais ce que devra, advienne que pourra » que je me suis intéressé à la représentation picturale médiévale ». Pour sa première œuvre, Motte a ainsi composé un blason contemporain mêlant des éléments issus de la pop culture, dont « des personnages de dessin animé, la goupille de Zelda inspirée du jeu vidéo… et une devise actualisée : « Foutu pour foutu » cousue en lettres pixelisées pour conserver un aspect textile ». Toutes ses œuvres pendent ainsi comme des oriflammes dans l’espace. « Depuis la nuit des temps, l’attirance humaine pour les croyances, qu’elles soient religieuses, mystiques ou mythologiques, et cette volonté d’idolâtrer des concepts – les saints au Moyen Âge ; les marques aujourd’hui – m’ont toujours fasciné. Ce travail pop-art médiéval où se confondent références historiques et références populaires contemporaines questionne cette continuité dans l’idolâtrie ».
L’art au service de la mémoire
Autre vision, autre matière pour Deft qui évoque une traversée du temps en six tableaux. « J’ai imaginé une série de 6 toiles qui figure l’empreinte du temps. Foisonnantes, les deux premières, de grand format, sont riches en textures, signes, lettrages, formes et personnages, comme des couches d’histoire superposées. Puis, les œuvres suivantes s’allègent de plus en plus… jusqu’à la pièce finale très minimaliste, une calligraphie sur un fond dégradé intense, comme un manuscrit. Toutes laissent entrevoir des fragments enfouis, comme autant de fissures dans la surface du temps ». Formé à l’architecture, Deft transpose dans ce travail cette fascination pour les strates visibles et invisibles. « Un mur conserve des traces, même quand on croit les avoir effacées. C’est ce que j’ai voulu représenter : un palimpseste où le vide parle autant que les couches de matière ».
Dans une démarche similaire, Pierre XZXZ, passionné par l’univers coloré des années 1970 « qui véhicule certaines valeurs comme le partage, la bienveillance, lʼauthenticité », a conçu six œuvres aux couleurs vives traversant « les décennies de 1960 à demain, afin d’amener les visiteurs à s’interroger sur l’évolution du monde. Je ne suis pas naïf : si elles semblent simplement colorées au premier regard, elles cachent à travers les époques et les couches des scènes plus sombres. Certains comprendront que l’avenir du monde n’est pas forcément très joyeux. Palimpseste oblige, si l’on gratte un peu, on découvre des problématiques contemporaines ». Pour appuyer cette réflexion, Pierre XZXZ combine peinture directe et pochoir sur toile, affiches et objets anciens, s’interrogeant sur leur pouvoir de rémanence. « Si nous disparaissons, certains objets, comme les grosses pièces métalliques, pourraient nous survivre ».
Une mise en perspective saisissante
Cette tension entre passé et présent traverse également les œuvres de Repy, qui explore l’idée de superposition temporelle et de réécriture du passé à travers la statuaire gréco-romaine. « Sur plexiglas, un support très contemporain, je réinterprète ces figures classiques à la bombe, les « sculptant » avec des couleurs vives. Au-delà de troubler notre perception du temps, le plexiglas me permet d’explorer des strates visuelles grâce à sa transparence : certaines parties sont peintes ; d’autres laissent apparaître les strates du temps, comme les murs de pierres de l’espace, les matériaux usagés de la scénographie imaginée par Waro… ». Une œuvre en particulier illustre cette démarche. « Composée de trois plaques de plexiglas glissées dans un socle en bois, elle semble flotter dans l’espace ». En tournant autour, le visiteur découvre l’envers du décor, révélant les différentes strates de lecture de la pièce.
Keymi pour sa part s’ancre dans la mémoire carcérale de la Tour avec une installation lumineuse inspirée du passé carcéral de La Tour. « Je fais revivre les bâtonnets gravés sur les murs par les détenus pour décompter les mois et années d’emprisonnement par des barres de LED animées, dont la lumière s’intensifie au fur et à mesure que la libération se rapproche. Cette installation immersive symbolise ainsi le temps qui passe et l’espoir qui renaît. Le graffiti a toujours été une preuve d’existence et un acte de résistance. Cette œuvre marque ainsi le lien entre cette forme d’expression et les inscriptions laissées par les prisonniers sur les murs de leur cellule durant les quatre siècles où la Tour Prisonnière a servi d’établissement carcéral ».
Une scénographie de chantier
En écho direct au thème de l’exposition, la scénographie ne se contente pas de servir les œuvres, elle en prolonge le propos, en incarnant physiquement l’idée de strates et de mémoire accumulée. Waro transforme ainsi l’espace « en un chantier poétique à partir de matériaux marqués par le temps : bâches de fret ferroviaire, souples et abîmées par les kilomètres, tôles ondulées, rouillées, récupérées, aux aspérités prononcées… ». Le visiteur est invité à cheminer dans un espace entre friche et musée où l’on découvre les œuvres « comme on découvrirait des graffitis en parcourant un terrain vague ou une voie de chemin de fer abandonnée ». Véritable palimpseste urbain, cette mise en scène, qui revendique l’irrégularité, le recyclage, la réécriture, raconte une mémoire urbaine faite de recouvrements, d’effacements et de réapparitions inattendues. Dans ce dialogue constant entre les couches du passé et les fulgurances du présent, les artistes ne cherchent pas à effacer, mais à composer avec ce qui a été, invitant à relire les murs, à scruter les transparences, à embrasser les fragments.
À voir
« Palimpseste »
Jusqu’au 30 septembre 2025
Mai, juin et septembre, samedi et dimanche de 10h à 12h et de 14h à 18h
Juillet et août, tous les jours de 14h à 19h
Prix : 10 € / 7€
La Tour Prisonnière
Rue des Fossés de la Tour Prisonnière 03300 Cusset
ville-cusset.com/musee-de-la-tour-prisonniere












