Piet Rodriguez : une quête d’équilibre qui fait sens

Modelant des œuvres pour y ancrer ses sensations et ses émotions, Piet Rodriguez nous offre par là-même d’y arrimer les nôtres. Tel est la magie de son art, aussi troublant que bouleversant !

Instagram : @piet_rodriguez

Signifiant, dans son travail, un parcours personnel mais également des questionnements intemporels qui résonnent en chacun de nous, Piet Rodriguez dévoile une œuvre incarnée qui s’élabore entre surgissement et effacement, creux et plein, mouvement et immobilité… A la fois vibrante et épurée, explicite et implicite, cette œuvre témoigne d’un cheminement inlassablement animé par la quête d’équilibre, entre doutes, ceux qui s’imposent dès lors qu’il faut choisir, et certitudes, celles qui permettent d’avancer sur la route de la vie. Un art de paradoxes, entre figuration et dé-figuration, à la recherche d’une harmonie à jamais instable mais toujours à conquérir, et un univers pluriel qui fait sens !

Dans ton parcours, il y a plusieurs périodes…
Effectivement, j’ai d’abord travaillé des portraits mais également des compositions entre surréalisme et symbolisme, essentiellement en noir et blanc. La période des sculptures gréco-romaines est venue ensuite, un travail plus impersonnel. Puis, pendant le confinement, je suis passé aux portraits hyper réalistes dans le style maîtres flamands et italiens, avec des codes actuels, et surtout en couleur, alors que la couleur me terrorisait. Aujourd’hui, ce sont des personnages sans visage.

Comment l’expliques-tu ?
Avec du recul et beaucoup d’introspection, je sais désormais ce qui a motivé chaque période pour aboutir à ce travail qui se veut à la fois très personnel et universel. Peindre est une thérapie qui m’aide à comprendre où j’en suis au fil du temps. D’ailleurs, j’apprécie cette liberté de faire évoluer ma peinture, voire même de changer de style. Pour autant, même s’il n’est pas évident, il y a un lien entre chaque période, celle qui précède comme celle qui suivra…

Ton travail d’aujourd’hui s’explique donc par ton parcours artistique ?
Absolument. Le fil conducteur restant un travail d’introspection avec les questionnements « philosophiques » liés : qui est-on vraiment ? Quelle est notre place dans la société ? Qu’elle image véhicule-t-on ?… De la « branlette intellectuelle » diront certains [rire]. Mon parcours se révèle ainsi à travers mes œuvres, toutes liées à mes émotions, depuis mes premières toiles sombres traitant de sujets assez durs aux sculptures gréco-romaines, représentations inertes et sans vie… jusqu’aux portraits de personnages sans visage mais vivants. Je tends désormais vers quelque chose, sinon de plus joyeux, du moins de moins sombre…

Comment ce travail est-il né ?
J’ai toujours été un acharné du contrôle mais, lors du confinement, j’ai eu besoin de lâcher prise, travaillant notamment des fonds abstraits et en couleurs. Deux ans plus tard, l’idée d’associer ces fonds aux portraits ultra léchés s’est imposée. Cette dichotomie entre le laisser-aller et le contrôle total correspond à ma recherche permanente d’équilibre.

Pourquoi tes personnages n’ont-ils pas de visages ?
C’est un travail personnel sur l’absence – j’ai perdu mon père quand j’avais 9 ans –, et un besoin de creuser dans le portrait, comme pour creuser au fond de moi, à la portée universelle, chacun pouvant se couler dans les vêtements du personnage, même si la capuche est un marqueur de la scène urbaine alors qu’elle découle des capuchons portés par les prêtres du moyen âge. C’est également un pied de nez à la société hyper égocentrée où chacun veut se mettre en avant, dans la vie réelle comme sur les réseaux sociaux.

Tes œuvres, d’une esthétique parfaite, questionnent à travers les postures des personnages…
L’esthétique, bien qu’importante, doit servir l’idée. Parfois, le personnage est immobile, contemplant ou réfléchissant, comme dans Le Choix est une Illusion, qui symbolise d’être à chaque instant confronté à un éventail de possibilités et de choisir celle qui te mènera à l’étape suivante, tout en excluant toutes les autres. Et puisque choisir, c’est avant tout avancer, le personnage se met parfois en mouvement, sautant, s’élançant, retombant… jusqu’à se laisser emporter au point de ne plus avoir les pieds au sol dans un parfait équilibre, comme s’il avait enfin trouvé sa voie. Cette recherche d’équilibre me tient particulièrement à cœur, dans mes toiles à travers la composition, les sujets, les couleurs… et dans la vie, comme chacun de nous je suppose. Mais le chemin est encore long…

Qui représentes-tu ?
Des proches essentiellement, à partir de shootings réalisés dans le studio que je partage avec Spear. Ce n’est que récemment que j’ai réussi à peindre un autoportrait… ou plutôt mes mains. J’ai une fascination pour les mains, à la fois mon outil de travail, un legs de mes parents, un lien vers les autres…, comme une connexion neuronale ou les branches d’un arbre. C’est d’ailleurs ce que regarde principalement chez les autres.

Quelle place occupent les couleurs dans ton travail ?
La couleur est encore un grand mystère pour moi. J’ai longtemps pensé qu’elle brouillait le message. Peut-être en avais-je peur… Et bien que je l’utilise aujourd’hui, je ne la comprend toujours pas. Dans ma recherche d’équilibre, j’ai donc choisi des nuances plutôt douces, apaisées, les couleurs chaudes étant pour moi plus agressives. La couleur étant mon point faible, un des aspects les plus complexes de la peinture, je reviens régulièrement au noir et blanc, dans lequel j’ai trouvé une manière de composer qui me comble.

On retrouve des influences classiques dans ton travail : le mouvement, les drapés…
Mes parents m’ayant souvent emmené au musée, j’ai pu admirer les maîtres classiques avec leurs natures mortes, leurs vanités, leurs drapés… mais aussi les surréalistes et leur géométrie. Et je côtoie depuis plusieurs années des muralistes et leurs graffitis. Autant d’influence que l’on retrouve dans ma peinture avec ce travail de drapé et de lignes très tranchées, géométriques…, jusqu’aux « graffs » que l’on devine dans mon auto-portrait le plus récent, où je me représente, toujours sans visage, dans une veste ayant appartenu à mon père. Je suis dans une recherche constante, chaque nouvelle toile, chaque nouveau mur me rapprochant de quelque chose de mieux…

Tu as découvert le muraliste alors que tu peignais déjà sur toile. Était-ce un défi ?
Pas réellement puisque le passage de la toile au mur s’est fait très facilement. D’autant que quitter l’atelier pour l’espace urbain m’a permis rencontrer « l’autre », son regard et de partager. Surtout, le muralisme enrichit mes toiles et mes toiles enrichissent mes murs.

Est-ce le même travail pour toi ?
Plus ou moins. À l’atelier, je travaille souvent avec du gesso, je joue sur les couches et les empattements que je ponce, que j’essuie…, avant de poser d’autres couches encore et encore, pour laisser apparaître les creux. Sur les murs, ce travail est impossible, chaque fresque devant être réalisée dans un temps donné, d’autant que j’ai abandonné la bombe pour le pinceau.

Quels sont tes projets ?
Je viens de participer au festival Les Eternelles Crapules, à Briançon et j’enchaîne avec la biennale de Mons. Ensuite, retour au travail d’atelier… J’aime voir où la vie m’emmène et, jusqu’à présent, j’ai toujours eu de bonnes surprises.

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