Quand l’immobilier mise sur l’Art Urbain
Les professionnels de l’immobilier, privés comme publics, sont aujourd’hui des acteurs majeurs de la commande d’œuvres aux artistes urbains. Des relations profitables à tous !


2. Vinie, Romainville, Seine Saint-Denis Habitat (direction artistique PALM).
Pour Michel-Ange, c’est le pape Jules II en personne qui a passé la commande de fresques recouvrant le plafond de la Chapelle Sixtine, avec une seule consigne : représenter les 12 apôtres. Aujourd’hui, les donneurs d’ordre sont des promoteurs immobiliers, des foncières ou des bailleurs sociaux, les artistes urbains ont succédé aux maîtres de la Renaissance et le contexte a quelque peu changé. À la dimension esthétique s’ajoutent des enjeux économiques, mais aussi politiques et sociétaux.


4. Salamech, Infinity, résidence étudiante Art Campus, Montpellier, Bouygues Immobilier.
Des acteurs impliqués
L’intérêt des professionnels de l’immobilier pour l’Art Urbain n’est pas qu’une déclaration d’intention. Ce sont désormais des acteurs majeurs de la commande aux artistes, et plus particulièrement aux artistes urbains. Vinci Immobilier a ainsi installé des œuvres dans plus de 160 sites. En 2020, Icade demandait à neuf artistes – Alber, Dacruz, JBC, Kalouf, Kanos, Lek, Retro, Shupa et Zoer – de réaliser une fresque de plus de 400 m de long sur un mur de soutènement des voies ferrées bordant le parc d’affaires du Pont de Flandres, qui accueille près de 5.000 collaborateurs et 17 entreprises locataires – dont le Club Med, Grand Paris Aménagement et l’Urssaf sur plus de 94.000 mètres carrés.

Pour les habitants, vivre l’art au quotidien permet de créer du lien social et d’embellir leur environnement.
Emmanuel Desmaizières, directeur général Bouygues Immobilier
Pour Emmanuel Desmaizières, directeur général de Bouygues Immobilier, cette démarche s’inscrit naturellement dans leur métier : « Nous pensons que concevoir des lieux de vie passe également par le soutien à la création artistique contemporaine afin d’encourager l’accès à l’art pour tous. Pour les habitants et usagers de nos opérations, ce bien artistique commun permet de vivre l’art au quotidien, de créer du lien social, d’embellir leur environnement et de créer. Mettre l’art au cœur des bâtiments, des quartiers, c’est partager un point de vue, susciter une émotion, donner une nouvelle perspective et apporter de la valeur pour une ville plus belle, plus désirable, plus durable. Finalement, soutenir la création artistique quand on travaille au quotidien à imaginer la ville de demain, quoi de plus naturel ! ».


6. César Malfi, Liberté, Égalité, Féminité, Nice ; Côte d’Azur Habitat, 2022 – © Fanck Minieri.
Créer du bien commun
Les pouvoirs publics ont bien compris l’importance de cette relation entre professionnels de l’immobilier et artistes, afin de faciliter l’accès à la culture pour tous et de favoriser la création contemporaine. Initiée en 2015 par le ministère de la Culture, la charte « 1 immeuble, 1 œuvre » invite les entreprises du secteur à acquérir des œuvres d’art et à les déclarer au ministère, dès lors qu’elles ont été installées, démontrant ainsi leur engagement dans cette démarche et leur respect des bonnes pratiques professionnelles. L’initiative est un succès puisqu’elle compte aujourd’hui plus de 80 signataires et a permis l’installation de plus de 650 œuvres. Ce rôle incitatif est encore plus déterminant au niveau local, comme à Montreuil. Pour valoriser son identité culturelle et artistique, la municipalité a fait le choix depuis 2015 d’inscrire le dispositif « Une construction, une œuvre » dans sa Charte de la construction durable pour une ville résiliente.

Les bailleurs sociaux sont particulièrement conscients de la nécessité d’impliquer les habitants dans les projets artistiques.
Camille Le Tallec, directrice de PALM
Concrètement, pour toute opération de construction ou de réhabilitation, le maître d’ouvrage opérateur ou bailleur s’engage, avant même le dépôt du permis de construire, à commander une œuvre et à prendre à sa charge la rémunération de l’artiste ainsi que les coûts de réalisation et d’installation. « Cette démarche est intéressante parce qu’elle crée une passerelle entre l’urbanisme et la culture. Le budget est libre ; le choix de l’artiste et de l’œuvre résulte d’un accord entre le commanditaire et Montreuil. Nous encourageons le recours à des artistes de la ville – plus de 1.000 parmi nos concitoyens – mais c’est assez ouvert. Pour ce genre de projets, on pense naturellement aux fresques murales, mais nous cherchons à diversifier le plus possible, en favorisant des œuvres d’usage – lampadaires, mobilier dans les jardins communs… –, des bas- relief, des fresques dans les halls, les parkings, les locaux à vélos… », détaille Marie Fourtané, architecte-urbaniste à la Direction de l’urbanisme et de l’habitat de la ville.


8. Shekra, locaux à vélos, Sarcelle, Polylogis (direction artistique PALM).
Ne rien omettre
Intervenir au plus proche du quotidien des habitants, concilier les envies des artistes et les attentes des commanditaires en tenant compte des contraintes techniques et économiques n’est pas une mince affaire. C’est là qu’interviennent les agences qui assurent la direction artistique, mais aussi la coordination et la communication entre toutes les parties. « Pour les intervenants, il y a des contraintes techniques. Certains sont habitués à travailler à grande échelle ; d’autres, par exemple des dessinateurs de BD – une demande spécifique de la ville d’Angoulême – n’ont aucune idée de comment peindre une façade de 200 mètres carrés. Et certains artistes, comme l’Atlas ou Rero, n’ont pas le temps. Dans ce cas, ils nous proposent un projet et nous avons des équipes qui assurent la réalisation », explique Camille Le Tallec, directrice de PALM, qui travaille avec plus de 1.500 artistes principalement en France, mais plus largement en Europe.

Faire participer les habitants, c’est porter un message d’espoir, montrer ce que l’art peut apporter à tout le monde.
César Malfi, artiste
Et les fresques ne sont pas les seules demandes. « On pense souvent aux grandes façades, mais dans les constructions neuves, les pignons sans fenêtre sont de plus en plus rares. Nous intervenons ainsi beaucoup dans les halls d’accueil, les parkings, les jardins intérieurs. Les constructeurs essaient de créer des identités fortes pour chaque site, les œuvres jouant alors un rôle majeur, en respectant une thématique, en utilisant une palette de couleurs, en intégrant la signalétique… Pour les bailleurs sociaux, lorsque nous intervenons dans des lieux habités depuis des années, il faut intégrer les résidents dans les projets dès la sélection des artistes. Par exemple, nous accompagnons Seine-Saint-Denis Habitat dans la réalisation de six façades autour d’une thématique : la réappropriation de l’espace public par les femmes. Pour la fresque de Dourone, nous avons fait un atelier de cocréation avec des jeunes filles d’une association du quartier qui ont réalisé des esquisses et même participé à la peinture… sans monter sur les nacelles pour des raisons de sécurité. À Romainville, des jeunes ont travaillé sur le personnage emblématique de Vinie Graffiti, choisissant ses vêtements, sa position… Chaque projet doit être unique ».


10. Nils Inne, résidence Les Loges d’Ellaia, Bayonne, Vinci Immobilier.
Une démarche sociale
Pour les artistes, réaliser une œuvre dans un tel contexte n’est pas un travail tout à fait comme les autres. « Pour les commandes, privées comme publiques, il y a des consignes, parfois un message. Je donne alors mon interprétation personnelle, sans m’enfermer dans les contraintes, parce que c’est pour mon style que l’on me choisit », explique César Malfi. L’artiste apprécie particulièrement cette implication avec l’environnement, allant jusqu’à proposer un projet quasiment clé en main au bailleur social Côte d’Azur Habitat, en partenariat avec la ville de Nice. « Je connaissais bien ce quartier un peu compliqué et dévalorisé [Les Moulins, NDLR]. J’ai imaginé une œuvre autour de la figure de la déesse Nikaïa, la fondatrice de la ville, symbole de la Victoire et figure féminine, qui me semblait porteuse de messages importants ». Le niçois souhaitait également que sa démarche ait une dimension humaine et sociale. « Cela n’aurait eu aucun sens d’aller dans ce quartier, de peindre mon truc et de partir. Souhaitant absolument impliquer les habitants, j’ai contacté des associations, qui ont très vite adhéré au projet. Elles m’ont présenté des gamins du coin. Cela n’a pas été simple au début : quand je leur parlais de la déesse de la Victoire, je sentais bien qu’ils ne voyaient pas de quoi je parlais [rires], mais au final, ils ont joué le jeu, participé à la réalisation – ils ont adoré monter sur la nacelle – et ont compris ce que l’art pouvait leur apporter. Je les ai invités à mon exposition au musée archéologique de Nice ; pour la plupart, c’était la première fois qu’ils mettaient les pieds dans un musée ». Peut-être la meilleure récompense pour un artiste.
