Tore : le lettrage dans la peau !

Par des œuvres qui témoignent de son engagement viscéral envers le graffiti, Tore tisse le lien entre histoire et sociologie, entre passé et présent, éclairant l’art du graff d’une notion dans l’intemporelle.

La rue a fait de Tore ce qu’il est : un graffeur. Une identité que l’artiste impose dans ses œuvres non seulement pour exister, mais également pour célébrer un art sans lequel la culture urbaine n’existerait pas Sous ses bombes, la lettre, pure et essentielle, (re)trouve ses lettres de noblesse, entre liberté d’expression, dynamique du trait et énergie de la composition. Par une minutieuse confrontations de lignes et de contrastes de couleurs, l’artiste joue à merveille des « pleins et des vides » pour raconter l’âme du tracé calligraphique… même lorsque des visages apparaissent. Un langage pictural qui souligne combien l’histoire est nécessaire pour comprendre le présent…

Tu as fais tes « classes » notamment aux Frigos, quai de la gare. Quels souvenirs en gardes-tu ?
Depuis petit, mon passe-temps est de dessiner. Passionné de dessin et de typographie, j’ai d’ailleurs intégré un lycée d’Arts graphiques, des années durant lesquelles j’ai pratiqué également le graffiti, notamment aux Frigos, véritable repère de graffiteurs, graffeurs, tagueurs dès la fin des années 80. Sur Paris à l’époque, seuls 4-5 mecs prenaient le temps d’élaborer des fresques, dont Mode 2. Pour ma part, je me contentais seulement d’essayer la bombe [rire]. Puis, par glissements successifs, les lettres sont devenues plus élaborées…

D’où vient ton blaze ?
De THOR, le super-héros Marvel, la culture graffiti se nourrissant notamment des comics. J’ai enlevé le H, afin d’éviter de placer 3 barres parallès, graphiquement déplaisant, et ajouté un E, une lettre phare dans le graff, pour brouiller les pistes.

Graffer, qu’est-ce que cela représentait pour toi ?
Graffer était alors une échappatoire, un moyen de s’exprimer, de libérer mon énergie créatrice… avec l’envie d’égaler les plus grands. À côté du lettrage, j’ai commencé à intégrer quelques persos, des B-Boy, le style de l’époque. Pendant 15 ans, j’ai travaillé à mi-temps pour graffer l’autre moitié du temps, un rythme choisi sans doute en réaction au décès de mon père alors que j’étais jeune. L’important restait de m’éclater avec mon art et passer du temps à faire ce que j’aime… À la clé, pas mal d’arrestations puisque, mathématiquement, plus tu interviens en vandale dans la rue, plus tu risques de te faire arrêter. Après plusieurs procès, la plupart du temps pour des broutilles, j’ai professionnalisé ma pratique, démarchant des associations de quartier, des municipalités…

Comment as-tu commencé une pratique d’atelier ?
J’ai commencé à peindre sur support de récupération et sur toile en 1992, donc très tôt. Mais j’en faisais très peu. J’étais alors davantage dans l’euphorie de l’instant présent… et pas assez d’argent ! Puis j’ai eu envie « d’archiver » les œuvres éphémères. Fresques sur panneau bois et toiles permettent en effet de restituer l’énergie artistique de la rue et de l’offrir au public.

Ton processus est donc le même dans la rue qu’en atelier ?
Absolument. Sur toile, je souhaite conserver la spontanéité, la dynamique et l’énergie de la rue ! Pour autant, en atelier, je m’octroie évidemment plus de temps pour réaliser un visage…

Ton style balance entre abstraction et figuration…
D’un côté « l’abstrait » du lettrage, prétexte graphique à des compositions homogènes ; de l’autre le « figuratif », avec des visages dessinés et peints. Parfois, je mêle les deux. Néanmoins, la lettre, une discipline qu’il faut maîtriser, tient une place maîtresse dans mon travail. La discipline du graff imposant d’élaborer un lettrage de plus en plus complexe, pendant des années, j’ai ainsi poussé la lettre, la destructurant jusqu’à la rendre illisible tout en conservant une certaine esthétique. Puis, sur toile, j’ai choisi de prendre le contre-pied de cette course à la lettre la plus complexe pour revenir à la base du graffiti, afin de restituer la pureté d’une typo graffiti, une lettre la plus simple possible mais qui dégage du caractère, ce que je qualifie de graffiti authentique.

La simplicité n’est-elle pas plus difficile à atteindre ?
Tout à fait… notamment pour restituer l’essentiel !

Quel est ton processus de création ?
Ma démarche calligraphie part ainsi de l’outil, marqueur ou bombe, qui permet de tirer l’encre ou la peinture d’un point A vers un point B, que j’associe à du scotch de marquage pour donner à ma lettre son caractère minutieux. Ainsi, je rend l’énergie du tag tout en travaillant un rendu hyper propre. La première lettre est improvisée, liée probablement à mon parcours ; les suivantes s’imposent par rapport à l’espace disponible. Une composition spontanée… résultant d’années de pratique.

Quel est ton propos ?
Une égalité, une harmonie entre la contreforme et la forme de la lettre, afin mettre en avant le lettrage mais aussi le graphisme qui l’entoure.

Quel place occupe la couleur dans ton travail ?
À l’époque, nous utilisions beaucoup les bombes de peinture pour carrosserie, dont les teintes étant définies par les constructeurs. Réaliser des harmonies de couleurs étaient alors difficile. Happé par le souvenir de ces bombes Multona, j’apprécie toujours de travailler ces couleurs un peu ternes, sales mais liées à une époque. J’aime m’exprimer avec ces nuances, agençant les couleurs entre elles suivant le matériel à ma disposition… Mes toiles naissent ainsi souvent de cette contrainte… qui nourrit d’ailleurs ma pratique. Il m’arrive pourtant de pousser les portes des magasins de Beaux-Arts où la palette de tons disponible est énorme [rire].

Outre le lettrage, tu peins également des visages…
Une démarche plus classique née de l’envie de peindre une physionomie, de capter un regard, une émotion… pour réinterpréter, appuyer, sublimer la vision artistique d’un photographe de magazines, mais avec toujours en trame de fond du lettrage, du moins depuis une dizaine d’années.

Que souhaites-tu exprimer à travers tes œuvres ?
Raconter une histoire sociologique, celle du graff du graffeur que je suis, à travers mon langage graphique.

À voir
XVI Art Gallery

16 place des Vosges 75004 Paris
le16artgallery.com

Street Bida
Jusqu’à fin juin
1 rue Nicole-Reine Lepaute 75013 Paris

Instagram : @tore.one

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