« Tous EN100BLE pour l’hôpital » 

Proposer 149 œuvres à ceux qui souffrent, à ceux qui soutiennent, à ceux qui soignent, tel est l’audacieux pari de Rudy Kosciuszko.

Rien ne destinait un responsable environnement à devenir passeur d’art. Et pourtant, Rudy Kosciuszko a su transformer son métier et sa passion en un projet porteur de sens : faire entrer la création dans les salles de soins. Accompagné par l’artiste Raphaelle Emery, une marraine investie, cet homme à l’énergie contagieuse a fait de « Tous EN100BLE pour l’hôpital » un modèle d’engagement et une belle aventure collective où le geste artistique s’invite là où patients, soignants et proches affrontent ensemble la douleur. L’art y devient une respiration partagée, apportant du mieux-être à ceux qui affrontent la maladie, ceux qui soutiennent comme ceux qui soignent.

Quelle est la genèse de « Tous EN100BLE pour l’hôpital » ?
Rudy Kosciuszko : L’idée est née d’une double inspiration : le CHUM de Montréal, qui accueille une vingtaine d’œuvres, et les galeries souterraines de l’hôpital Necker, métamorphosées par 125 fresques. Passionné de Street Art et responsable environnement & développement durable en logistique au Centre Hospitalier Sud Francilien, en Essonne, j’ai souhaité faire entrer l’art de rue au plus près des patients. C’est ainsi qu’est né « Tous EN100BLE pour l’hôpital », avec la conviction que l’art peut devenir vecteur de mieux-être.

Quel en est le concept ?
Rudy Kosciuszko : L’idée est d’installer pendant deux ans une exposition d’œuvres directement au cœur des services hospitaliers, pour offrir un espace d’évasion et de bien-être aux patients – dans l’esprit de l’art-thérapie –, à leurs proches et au personnel. Les œuvres, cédées à l’association HospiArt, voyageront ensuite d’un établissement de santé à l’autre. Autour de l’exposition, des ateliers animés par les artistes et la création de fresques dans les établissements prolongeront l’expérience. Grâce à Jace par exemple, nous mettrons à disposition des animateurs hospitaliers, souvent limités en moyens, un catalogue de coloriage destinés aux enfants mais aussi aux patients des services de psychiatrie ou aux résidents des Ehpad. Nous souhaitons impliquer les artistes dans la durée, que leur présence dépasse le seul geste de la donation.

Comment as-tu choisi le support, plutôt singulier…
Rudy Kosciuszko : J’ai choisi de travailler à partir de déchets hospitaliers, mon activité professionnelle me donnant accès à des matériaux destinés à la déchetterie. Nous avons ainsi fabriqué les supports, au format 60 x 60 cm, à partir d’éléments voués à la mise au rebut. Une solution à la fois économique et écologique conforme aux normes hospitalières, avec une surface en Acrovyn et un encadrement en aluminium. En tant que responsable environnement, je cherche à réduire notre empreinte carbone. Réutiliser des matériaux de l’hôpital pour en faire des supports artistiques s’est imposé comme une évidence. Et le résultat évoque la toile avec une texture légèrement granuleuse du revêtement qui rappelle le grain du lin.

Rudy, parle-nous de ta rencontre avec Raphaelle Emery, marraine du projet…
Rudy Kosciuszko : Nous nous sommes rencontrés il y a un peu plus d’un an lors d’une édition de L’Équipée dans un bar parisien. Nous avons très vite sympathisé, échangé… Je lui ai présenté le projet sans aucun financement, fondé sur l’humain, la confiance et les liens tissés entre les artistes, les partenaires et moi. Je souhaitais une marraine, un choix enraciné dans mon histoire. J’ai grandi entouré de femmes fortes : une grand-mère qui, à une époque où cela ne se faisait pas, a mis son mari dehors, élevé seule ses enfants, cumulé deux emplois, acheté sa maison et veillé à ce que rien ne leur manque ; une mère solo qui m’a transmis la force et la résilience : et un quotidien professionnel largement féminin. Raphaelle s’est imposée naturellement, une artiste dont les œuvres incarnent cette force féminine : l’énergie, la détermination, la capacité à se relever…

Raphaelle, pourquoi as-tu accepté ?
Raphaelle Emery : J’ai immédiatement été enthousiaste. Enfant et plus tard avec mes trois enfants, dont certains ont connu quelques soucis de santé, j’ai passé du temps à l’hôpital. Je sais ce qu’on y vit, et combien cet environnement peut être éprouvant. L’idée de faire entrer l’art dans les services de soins m’a tout de suite parlé : c’est une façon d’offrir un souffle d’évasion à ceux qui ne peuvent pas sortir. Ce projet réunit tout ce qui me touche : l’humain, la solidarité, la bienveillance, mais aussi cette dimension presque thérapeutique. L’art m’a sauvé la vie, et continue de le faire. C’est une bouée, un ancrage pour beaucoup d’artistes. Nous savons à quel point une œuvre peut bouleverser, réconforter ou simplement ramener un peu de lumière là où elle manque. Je peins des femmes fortes, des figures de résilience et de liberté. Et lorsque des femmes, des hommes ou des enfants me disent que mes dessins les inspirent ou les apaisent, je m’en réjouis. J’ai été sensible à l’idée de réutiliser des matériaux hospitaliers. Donner une seconde vie à des supports destinés à être jetés fait écho à ma propre démarche puisque je peins exclusivement sur des matériaux récupérés, un geste à la fois artistique, écologique et symbolique.

Raphaelle, comment t’es-tu investie dans le projet ?
Raphaelle Emery :
J’ai commencé par mobiliser mon réseau, en sollicitant d’abord mes amis artistes. Certains ont immédiatement accepté, d’autres ont décliné, mais la grande majorité a répondu présent. Le projet a rapidement suscité l’adhésion. Nous avons tous un lien avec l’hôpital : c’est un lieu que l’on traverse à différents moments de la vie – à la naissance, dans la maladie… Cette universalité touche profondément les artistes. Beaucoup se sont reconnus dans cette démarche humaine et collective, guidée par l’idée que l’art peut accompagner, relier et apaiser.

Comment s’est construite la sélection des artistes ?
Rudy Kosciuszko : Avec Raphaelle, nous avons passé des semaines à contacter, relancer, convaincre. Sans financement, il a fallu compenser par l’énergie et l’engagement. À l’origine, nous visions 100 artistes pour 100 œuvres. Mais l’enthousiasme a été tel que le projet a dépassé nos attentes et nous comptons aujourd’hui 149 artistes participants. Cette dynamique montre à quel point « Tous EN100BLE pour l’hôpital » dépasse le cadre d’une simple exposition : c’est une aventure humaine, fédératrice et profondément vivante.
Raphaelle Emery : Dans le street art, les hommes occupent encore la majorité de la scène, souvent parce qu’ils s’imposent plus facilement. Les femmes, elles, avancent avec plus de réserve, parfois freinées par des habitudes culturelles qui leur ont appris à attendre qu’on vienne les chercher. Nous avons donc volontairement œuvré à rééquilibrer la sélection pour offrir une représentation juste et inclusive. Mais cette exigence n’a jamais pris le pas sur la qualité. Mon rôle de marraine consiste aussi à mettre en lumière celles et ceux que l’on voit moins, à donner leur chance aux talents discrets et à rappeler que le talent n’a pas de genre.

Y a-t-il eu une curation ?
Rudy Kosciuszko : Au départ, j’ai établi une liste d’environ 150 artistes, que j’ai partagée avec Raphaelle. Très vite, le projet a pris de l’ampleur et les réponses positives se sont enchaînées. La liste s’est enrichie au fil des semaines, mêlant artistes reconnus, talents émergents et créateurs plus confidentiels. Ce qui nous importait, ce n’était pas la notoriété, mais la cohérence humaine et artistique de l’ensemble. Cette ouverture a permis d’accueillir des profils très variés, certains ayant un lien personnel avec l’hôpital. Je pense notamment à Victoire, la fille d’Elimo, une adolescente de 13 ans atteinte de diabète, qui réalise ici sa première œuvre. Pour elle, comme pour d’autres artistes directement concernés par la maladie, le projet prend une dimension intime, presque réparatrice. Quant aux grands noms, leur présence n’est pas une question de notoriété mais de sens. Ils ont rejoint « Tous EN100BLE » parce qu’ils en partagent les valeurs : la sincérité, la solidarité et la volonté d’apporter un peu de beauté et de mieux-être à l’hôpital.

Avez-vous eu des désaccords sur la programmation ?
Rudy Kosciuszko : Nous avons chacun notre sensibilité, et lorsque l’un de nous n’était pas convaincu par le choix d’un artiste, nous décidions ensemble de le retirer de la liste. C’était, à nos yeux, la manière la plus saine et la plus intelligente d’avancer dans cette aventure commune.
Raphaelle Emery : Oui, nous avons volontairement écarté certains artistes, parfois très connus, parce qu’ils ne nous parlaient ni à l’un ni à l’autre, ou parce que leur personnalité ne correspondait pas à l’esprit du projet. Notre règle était simple : si nous n’étions pas en phase, nous n’allions pas plus loin. Nous voulions une sélection paritaire, exigeante et ouverte, mêlant la qualité et la diversité des styles.

Avez-vous donné des consignes aux artistes ?
Rudy Kosciuszko : Qu’il n’y ait aucun message politique, religieux ou à caractère sexuel. Dans un hôpital, les œuvres doivent être consensuelles, universelles et transmettre quelque chose de positif. La seule véritable consigne : que chacun reste fidèle à son style en y glissant une touche d’amour.

Avant d’être exposées à l’hôpital, comptez-vous présenter les œuvres ?
Rudy Kosciuszko :
Oui, un vernissage public est prévu au premier semestre 2026, en amont de l’installation dans les hôpitaux. Nous cherchons actuellement un lieu partenaire capable d’accueillir les 149 artistes, les 152 œuvres et le public. Ce sera un moment unique, la seule occasion de voir l’ensemble des créations réunies au même endroit avant qu’elles ne rejoignent les établissements de santé. Une fois les œuvres installées dans les services, leur localisation ne sera pas communiquée, pour des raisons évidentes de sécurité. Seuls les artistes sauront précisément où leurs créations seront exposées. En revanche, nous communiquerons largement sur les fresques et les ateliers.

Souhaitez-vous ajouter quelque chose ?
Raphaelle Emery :
Merci à tous les artistes qui nous ont fait confiance et qui nous soutiennent.
Rudy Kosciuszko : Oui, merci aux 149 artistes et à tous nos partenaires, notamment Élodie Roy, notre photographe, et URBAN ARTS. Le lien humain, le respect et l’engagement sont le socle de « Tous EN100BLE pour l’hôpital ». C’est cette dimension humaine autant qu’esthétique qui en fait la véritable force. Elle irrigue chaque étape du projet, des collaborations artistiques aux partenariats tissés dans la durée.

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