Après deux mois qui ont vu près de 3 milliards de personnes confinées dans le monde, il est à nouveau possible de parcourir les rues et de découvrir les œuvres inspirées par cette situation exceptionnelle aux street artistes de tous les pays.
Par Christian Charreyre

Les artistes urbains ont toujours trouvé l’inspiration dans le monde qui les entoure et dans l’actualité, qu’il s’agisse de faire passer un message ou simplement une émotion. Une situation aussi exceptionnelle que celle que nous traversons actuellement ne pouvait que les faire réagir. Et, anonymes ou internationalement reconnus, ils ont réagi, chacun à leur manière, avec toujours, la volonté de ne pas ajouter à l’angoisse collective et de laisser la place à l’espoir et à la confiance. Qu’ils en soient remerciés. La plupart des œuvres murales ont naturellement été réalisées avant le confinement, et les œuvres sur toile et autres supports ensuite. Pendant le confinement, les réseaux sociaux et les sites en ligne ont permis d’échanger des images et de conserver du lien. Ainsi, Philippe Hérard a-t-il réalisé une
impressionnante série quotidienne de dessins pendant la quarantaine, justement intitulée Isolement.

La vie continue

On ne reviendra pas sur la sidération qui a saisi l’humanité toute entière devant l’importance de cette pandémie, les risques sanitaires qu’elle fait encourir et les conséquences sur notre quotidien. De nombreux artistes se sont emparés
de ces sujets. Les premiers, pour nous inciter à respecter les règles de sécurité, comme le répétaient les messages peints sur les murs de Dakar par le collectif sénégalais RBS Crew. Mais aussi, pour s’interroger sur nos relations amoureuses, comme le street artiste norvégien Pøbel, qui veut croire que la passion et l’érotisme ont toujours droit de cité, même si nous sommes masqués. C’est le même thème qui a inspiré la dernière création de C215, baptisée L’amour au temps du confinement, en référence au roman de Gabriel García Márquez paru en 1985, L’amour au temps du choléra. L’œuvre a été réalisée à Ivry, avenue Danielle-Casanova, juste avant d’être mis, comme il le dit lui même, « au chômage technique ». L’américaine Sara Erenthal a commencé par oeuvrer durant l’enfermement sur les vitres de son appartement de Brooklyn avant de sortir et de peindre sur tous les supports de rencontres, vieilles planches de bois ou matelas défoncé, en posant les questions que nous nous sommes tous posés sur cette « nouvelle vie » tout en envoyant des messages positifs. À Glasgow, The Rebel Bear, qui a reconnu s’être aventuré dans la rue à trois reprises durant la quarantaine, a peint un couple baissant son masque pour partager un baiser : « Je voulais provoquer l’espoir de la vie après le confinement. Et aussi montrer la corde raide entre la peur et l’amour sur laquelle beaucoup d’entre nous marchent en ce moment ».

Humour et détournement

Même en des temps aussi difficiles, le rire ne perd pas ses droits. Et la rue a toujours su faire preuve du sens de l’humour et de la dérision. Étonnamment, l’une des grandes stars de la période n’est autre que le papier toilette dont certains, craignant la pénurie, ont fait des provisions gigantesques. Sur un mur de Berlin, on peut ainsi voir un Gollum, le personnage du Seigneur des anneaux, tenir un rouleau avec adoration, murmurant « Mein Schatz » (« Mon précieux » en français) d’un air énamouré. Le lorrain Sydo, lui, en a fait l’objet de la quête d’Indiana Jones. Le PQ, nouveau Graal ? Et on ne compte plus les icônes de la culture populaire masquées, comme le Spiderman d’Uzey. Mais c’est une œuvre de Banksy, La jeune fille au tympan percé, un pastiche de la célèbre Jeune Fille à la perle de Vermeer, qui a sans doute suscité le plus de réactions. Cette fresque peinte en 2014 par le street artiste anonyme sur un mur de sa ville de Bristol a été en effet affublée d’un masque chirurgical. Aujourd’hui, on ne sait toujours pas si cet ajout est le fait de l’auteur lui-même ou de quelqu’un d’autre. Mais, en tout cas, le message est passé.

Hommage aux soignants

Tout le monde le reconnaît, l’ensemble du personnel soignant a fait plus qu’assurer, d’autant que les moyens, humains et matériels, n’étaient pas toujours à la hauteur des besoins. Les fresques de remerciements, notamment sur les murs des hôpitaux, se sont ainsi multipliées. Et de nombreux artistes ont dépeint ces nouveaux héros comme de véritables super-héros, notamment Combo CK à Paris ou Fake aux Pays-Bas. Le street artiste néerlandais a même décidé de proposer le visuel de sa Super Nurse en téléchargement gratuit pour sensibiliser l’opinion publique : « J’ai fait un croquis de cette œuvre le soir où notre pays a appris que nous allions tous devoir rester à la maison pendant au moins trois semaines. C’est à ce moment que j’ai réalisé que les choses devenaient sérieuses, et que les professionnels de la santé étaient ceux qui se battaient en première ligne pour nous tous, n’ayant d’autre choix que de s’exposer chaque jour aux patients atteints du virus. C’est ce qui m’a incité à créer Super Nurse, un hommage à tous les professionnels de la santé du monde entier qui risquent leur vie pour que nous puissions tous être en sécurité, afin de les encourager en ces temps difficiles, leur remonter le moral et leur envoyer amour et reconnaissance ».

Élans de solidarité

Pendant de longues semaines, les personnels en première ligne ont été confrontés à des conditions de travail très difficiles. Les artistes en ont pleinement pris conscience et les initiatives se sont multipliées pour collecter des fonds. C215 a ainsi mis en vente des tirages de L’amour au temps du confinement au bénéfice de la Fondation Hôpitaux de France afin de soutenir le personnel hospitalier. C’est également le but du projet SAATO réunissant plus de deux-cents artistes au bénéfice du fonds d’urgence de l’AP-HP, dont nous vous parlons en détail dans ce numéro. D’autres artistes, dont Speedy Graphito ou Jef Aérosol, ont rejoint le projet Solid’Art lancé par le Secours Populaire. Aux États-Unis, le graffeur Kaï, dont les petits bonhommes ornent les rues de la plupart des villes du monde dont New York et Los Angeles, a réussi à lever plus de 80.000 dollars en 24 heures pour acheter des masques destinés aux professionnels de la santé. L’incontournable Bansky ne pouvait être absent de cet engagement collectif. Sa toile intitulée Game Changer représentant un petit garçon en salopette brandissant la poupée d’une nouvelle super héroïne, une infirmière, sera vendue aux enchères à l’automne au bénéfice du service de santé britannique. Elle est pour l’instant accrochée dans un couloir de l’hôpital de Southampton. L’artiste a tenu à adresser un mot aux soignants : « Merci pour tout ce que vous faites. J’espère que cela illuminera un peu l’endroit, même si c’est en noir et blanc ».

Pour les familles

Les artistes ont également pensé aux parents qui ont du occuper leurs enfants à la maison pendant de longues journées. La galerie parisienne Urban Signature, qui édite des cahiers de coloriage signés par les grands noms du Street Art a proposé gratuitement plusieurs centaines de planches en téléchargement, un projet intitulé conFUNement, avec des dessins de Ardif, Hopare, Jordane Saget, Parvati, TocToc, ou Polar Bear. L’artiste française Madame, pour sa part, a offert ses planches de dessins à découper et colorier, soit des milliers de compositions, via sa page Facebook. Le Museum of Graffiti de Miami a mis en ligne chaque semaine un livre de coloriage, avec la collaboration de Ghost aka Cousin Frank, Aindriais Dolan aka Pure TFP, Abstrk, Duel Ris, Claw ou Rasterms. Même démarche à l’initiative de BoogieSML qui a mobilisé ses amis graffeurs du monde entier pour offrir 120 planches à télécharger, avec la collaboration de Loomit, 1Up, Gent48, Fanakapan…

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