Avec les œuvres réalisées pour son exposition à la Cohle Gallery, Fenx s’affranchit de la calligraphie présente depuis de nombreuses années dans son travail pour introduire des détails à l’extérieur de ses sujets et jouer sur la profondeur de la toile, rendant sa peinture encore plus contemporaine.
Par Christian Charreyre

Loïc Le Floch, plus connu sous le pseudo de Fenx est né au milieu des années 70 et sa vocation a vu le jour avec les cultures urbaines, comme le graffiti ou le skateboard. Si son parcours artistique est marqué par la volonté constante de se réinventer, on reconnaît facilement son travail même s’il s’exprime dans des variations différentes, chacune gardant un lien avec l’autre tant dans le trait que dans l’emploi de couleurs significatives. Il questionne le spectateur sur ses thèmes de prédilection : le rapport sociétal avec la femme, la trinité, « naissance-mort-renaissance », ainsi que la part d’enfance qui reste en chacun de nous.

Quand vous avez commencé sur la scène graffiti dans les années 1995, vous vouliez braver l’interdit. Vous êtes-vous assagi ?

J’ai commencé mes balbutiements dans le graffiti à la fin des années 80. Au début des années 90, je me retrouve au lycée avec Sit et Bluff. L’émulation se faisant, je me suis davantage mis dedans. Je n’y ai jamais consacré ma vie H24 comme certains, d’autres passions telles que le skate se juxtaposant. L’âge avançant et la découverte d’autres médiums ont fait que, naturellement, je me suis assagi. Mais c’est ce que je préfère dans le graffiti, ce côté illégal, partagé de manière amicale avec d’autres peintres. Une idée d’aventures…

Comment et pourquoi avez-vous progressivement abandonné la rue pour la toile ?

Je n’ai jamais abandonné la rue pour la toile. Je distingue bien les deux. Il n’y a pas, à mes yeux, de liens intrinsèques. La rue a son univers, sa force qui donne l’atmosphère à la peinture que tu y fais. Lorsque tu passes à d’autres médiums, tu modifies ton travail pour qu’il soit en adéquation avec ce que tu veux exprimer et raconter.

Vous aimez travailler sur des grands formats. Un rappel des murs ?

Non plus. Il faut regarder au-delà de l’Atlantique principalement. Admiratif de beaucoup d’artistes de l’école américaine, j’ai toujours trouvé que le grand format transcendait l’œuvre. Mais sans aller si loin, au Louvre ou à Orsay, il suffit de se planter devant une toile aux dimensions imposantes pour se sentir happé et être dans l’œuvre.

Quand on vous qualifie d’artiste « post-graffiti », qu’en pensez-vous ?

Personnellement, j’aime bien ce terme. Mon travail n’a rien de ce qu’on entend par urbain. Bien sûr mon parcours a eu des incidences dans mon travail, surtout au départ. Dans cette nouvelle exposition « Removing my summer tags », j’enlève les dernières traces de mon parcours. Il est important d’avoir un terme qui puisse résumer à lui seul d’où vient toute une génération de peintres, sans que cela caractérise leur travail. Je peins différemment de Colorz, Kongo, Tilt, Poes ou encore Pablo Tomek, et pourtant on a tous le même background.

Vous avez eu plusieurs périodes mais votre style reste toujours reconnaissable. Qu’est-ce qui vous caractérise ?

Il est normal que mon style reste reconnaissable car il n’est qu’une évolution constante à chaque fois. Même s’il peut y avoir certaines ruptures, il faut qu’elles soient cohérentes. J’ai toujours cherché à ce que mon travail soit reconnaissable car, à mes yeux, c’est ce qui fait un peintre. Une œuvre se construit sur toute une vie. Je travaille et explore toujours par série, parfois plusieurs séries différentes par besoin ou envie, l’une se nourrissant toujours de l’autre et vice et versa. Une des caractéristiques que je peux avoir est un travail léché et qualitatif. On peut ne pas aimer mon travail mais je tiens à ce qu’on ne puisse pas dire qu’il est bâclé ou mal peint.

D’où vient votre fascination pour les artistes Pop Art comme Lichtenstein ou Warhol ?

J’ai un attrait particulier pour le Pop Art. Enfant du consumérisme, tu y trouves facilement ton compte. C’est un art facile d’accès même pour le non initié. Mais lorsque tu creuses, tu t’aperçois que le mouvement n’est pas que pictural, il y a aussi une grosse partie intellectualisée. Prenons Lichtenstein, une de ses grandes lignes c’est la reproduction manuelle d’un travail effectué par la machine. En regardant son travail, tu t’aperçois qu’au fur et à mesure des années, la qualité d’exécution s’améliore. Lorsque tu lis ce qui est écrit à propos de son atelier, tu vois qu’il prenait grand soin à la préparation des toiles. Tout cela va bien au-delà de l’aspect graphique que la plupart des gens voient…

Vous citez souvent Crash comme un artiste qui vous fascine. Quelle influence a-t-il eu sur votre travail ?

Crash, Futura, JonOne, Rammellzee ont ouvert des voies pour les artistes post graffiti. Ils sont passés par des périodes de vaches maigres mais se sont accrochés. Ils nous ont donné de la crédibilité à nous qui ne sortions pas forcement des Beaux-Arts. Nous pouvons les remercier. Je regardais le travail de Crash avec beaucoup d’attention, car il me parlait naturellement. Il avait réussi à sortir du graffiti et me donnait des émotions. Lors de ma première rencontre avec lui, il a été d’une humilité incroyable et, depuis, nous partageons une amitié. C’est incroyable de devenir pote avec tes héros d’adolescence ! Il a toujours été de bon conseil.

Avec le recul, quel regard portez-vous sur votre évolution ?

Je suis content et fier de pouvoir présenter « Removing my summer tags » aujourd’hui. Ce travail n’a été possible que par le passage par mes différentes périodes et évolutions. Parfois, cela n’a pas été simple de présenter certaines évolutions au public, à mes collectionneurs ou aux galeristes. Chacun ayant ses attentes, tu ne combles pas tout le monde… Mais le principal c’est d’être comblé, toi, en tant que peintre.

Vous avez été en résidence à la fondation Montresso à Marrakech. Cela a-t-il changé votre vision artistique ?

Avec son fondateur, nous avons une profonde amitié. Elle est née alors que les murs de la résidence n’étaient pas encore debout . Aucun artiste occidental n’y avait mis les pieds. Être au balbutiement d’un tel projet et endroit est une chance incroyable. JHL a une grande connaissance artistique, nos visions et discussions ne sont pas forcément identiques tout le temps mais elles ne sont jamais stériles. Elles te remettent forcément en question ou te confortent dans une direction. D’autant plus que ces discussions peuvent se continuer et s’enrichir auprès des nombreux artistes que tu côtoies à la fondation.

Vous êtes un adepte du « retour du beau ». Pouvezvous nous expliquer ?

Avec mon ami artiste Cedrix Crespel, nous discutons et philosophons longuement sur l’art. Il est un adepte de la doctrine « le beau est le cancer de la pensée » ; je suis pour ma part partisan d’un retour vers le beau, un beau allié avec la pensée. Certes le beau est difficilement définissable et peut être même non conventionnel. Par exemple, ce que j’aime le plus dans le graffiti ce sont les tags et les throw ups, mais 90% des gens vont considérer ça comme laid. Pourtant, s’ils se mettaient à regarder de plus près, ils y verraient les pleins et les déliés, la composition et la balance, quelque chose d’homogène où se voit le geste du peintre. Personnellement, dans beaucoup d’œuvres actuelles je trouve que le discours a trop pris le pas sur la réalisation et la façon de s’exprimer. Avoir son travail qualifié de beau ne devrait pas être une insulte !

Dans tout votre parcours, le rapport entre la femme et la société occupe une place prépondérante. Fenx, artiste féministe ?

En tant qu’artiste, tu as cette possibilité d’interpeller ton public. C’est un privilège mais il ne faut pas prendre le sujet que tu défends à la légère. Il ne suffit pas simplement de le peindre ou d’en parler et puis basta… Nous sommes dans une société phallocrate, nous avons été éduqués de cette manière. En tant que fils, père et compagnon, je ne peux que m’insurger de ce que doivent supporter les femmes quotidiennement. En tant que citoyen, les différences salariales ne peuvent pas me laisser de marbre. Alors t’espères simplement que tu peux ajouter une pierre à l’édifice pour que cela change pour les générations futures. N’oubliez pas que ce sont vos fils que vous devez éduquer ! Alors merci à ma mère de m’avoir inculqué certaines valeurs féminines. Certains diront : « mais comment oses-tu parler de féminisme en mettant des femmes dénudées sur tes toiles ». Mais quel symbole plus féminin que le sein nourricier ?

Avec cette nouvelle exposition, vous semblez vous libérer encore plus de vos influences urbaines, notamment avec l’abandon de la calligraphie. Est-ce un choix ?

C’est forcément un choix, sinon je ne le ferais pas… Je me suis amusé pendant toutes ces années mais mon travail avait besoin de prendre cette tangente afin de pouvoir exprimer d’autres choses. C’est un besoin que je ressentais depuis un moment, j’ai sauté le pas et je me sens à l’aise. J’espère que le public sera au rendez-vous pour cette nouvelle aventure.

 

 

 

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