La question peut sembler faussement provocante, voire un peu stupide. Une femme street artiste n’est-elle pas, tout simplement, une artiste, sans qu’il soit nécessaire de préciser ? Certes, mais la réalité n’est peut-être pas si simple. Malheureusement.
Par Christian Charreyre

Les filles font partie depuis toujours de l’histoire de l’Art Urbain. Comme les garçons, elles ont graffé sans autorisation – et passé des nuits au poste –, elles participent aux festivals dans le monde entier, elles exposent en galeries… Et pourtant. « À l’image du secteur des arts plastiques tous mouvements confondus, le Street Art n’échappe pas à la règle d’une sous-représentation manifeste des femmes. Cependant, dès les débuts de l’histoire du Street Art, qui s’appelait alors graffiti car le terme Street Art n’existait pas encore, des talents féminins étaient bien là, comme Lady Pink par exemple, la pionnière, au début des années 80. Dans les années 90 en France, des talents comme Miss Van sont apparus et ont couvert de façon féminine les murs de nos villes, de Toulouse à Paris », note la galeriste Magda Danysz. Depuis, quelques femmes ont réussi à s’imposer, à se hisser parmi les grands noms du mouvement. Ainsi, l’artiste américaine Swoon, activiste engagée dans l’humanitaire, compte avec ses collages muraux parmi les talents à noter. « De la même façon l’artiste YZ, à prononcer «eyes», voyage à travers le monde et peint dans les environnements qu’elle traverse des portraits sensibles de femmes admirables qu’elle nomme les « impératrices ». Parmi les femmes qui se distinguent citons aussi Maya Hayuk, aussi connue pour ses positions féministes, dans une veine plus abstraite, ou, Faith 47, artiste d’origine sud-africaine, reconnaissable pour ses œuvres murales inspirées par les clivages sociaux de son pays. Ainsi, si l’on ne peut faire valoir qu’en quantité la part des femmes dans le Street Art soit importante, c’est dans la qualité de leurs œuvres et de leur prise de parole qu’elles se distinguent. Souvent engagées, féministes et humanitaires, elles ne baissent jamais les bras et font valoir leurs voix haut et fort ».

Le paradoxe du Street Art

Le Street Art est souvent perçu comme une contre-culture progressiste, parfois révolutionnaire, en tout cas démocratique. Tout le monde peut décider de créer dans la rue, quels que soient son statut social, son origine, son niveau d’éducation. Et son genre ? On pourrait s’attendre à ce qu’un mouvement artistique laisse naturellement toute leur place aux femmes (et à toutes les minorités) et mêmes aux revendications féministes. Alors, comment expliquer que l’on soit toujours loin de la parité ? L’une des explications tient peut-être à l’histoire de l’Art Urbain, indissociable d’une pratique « vandale » illégale. D’où l’image de mauvais garçon, indissociable elle aussi de celle du graffeur avec sa bombe aérosol et son sweat-shirt à capuche ! Le facteur risque ne peut ainsi pas être totalement occulté concernant des activités nocturnes, souvent dans des lieux isolés et peu hospitaliers. Mais, à l’heure où l’Art Urbain a conquis une reconnaissance officielle, ce point a désormais de moins en moins d’impact. Et les choses évoluent. Sans doute encore trop lentement, mais on compte de plus en plus de femmes dans les rangs des artistes urbains. Certainement plus qu’il n’y paraît puisque de nombreux pseudonymes, comme celui de l’espagnole Btoy, n’indiquent pas le genre. Le Street Art est un univers où les œuvres sont plus importantes que les artistes eux-mêmes et l’identité ne se révèle qu’avec la reconnaissance.

Féminité assumée…

D’autres font de leur féminité un sujet. À l’image de la plus connue d’entre elles, Mic Tic. La femme est omniprésente dans ses œuvres, une femme fatale, séduisante, mais libre, qui s’exprime et ne craint pas d’évoquer une sexualité joyeuse, comme l’affirme une de ses phrases célèbres, « Je joue oui ». C’est aussi le cas des toulousaines Miss Van et Mademoiselle Kat qui ont elles aussi peint sur les murs de la Ville Rose des pin-up aux charmes affichés. Mademoiselle Kat, qui affirme « Graffer la nuit sur les murs, c’est sentir un élan de liberté, c’est comme aller manifester. Ce sont des moments sauvages et forts…», explique d’ailleurs que « contrairement aux féministes d’aujourd’hui, j’aime traiter des stéréotypes car je pense que c’est en jouant avec, en se les appropriant, que l’on arrive à les casser. Historiquement, la pin-up est une représentation de la femme qui s’est répandue dans les années 30-40 aux États-Unis, alors qu’il y régnait une ambiance très puritaine. Pour moi, elle symbolise la femme d’extérieur, l’inverse de la femme d’intérieur. Ce n’est pas une femme objet mais une femme sujet ». Sa complice Vanessa, plus connue sous le pseudo de Miss Van, s’est elle aussi opposée aux conventions des artistes urbains, à commencer par son choix des pinceaux et de la peinture acrylique à la place de l’incontournable aérosol. Le duo a été rejoint par une troisième artiste, Fafi, qui joue sur les mêmes codes du charme détourné. Vanessa partie vers d’autres cieux, le trio accueillera une autre femme, Plume, et sévira sous le nom évocateur de Hanky Panky Girls, le premier crew féminin de graffiti en France et l’une des rares équipes entièrement féminines au monde.

… et revendications féministes

Aujourd’hui, de nombreuses artistes urbaines mettent leur talent au service de leurs convictions. C’est le cas de la françaises Kashink, une trentenaire atypique qui a porté la moustache et peint plus de 300 « gâteaux pour tous » en faveur du mariage homosexuel, en France, en Espagne, en Autriche et aux États-Unis, un projet baptisé 50 cakes of gay ! C’est aussi le cas de la brésilienne Anarkia Boladona, Panmela Castro de son vrai nom, dont les fresques sont consacrées aux droits des femmes et à leur défense face au sexisme et aux violences conjugales, et qui déclare : « On se sert de l’art comme d’une arme pacifique et d’un instrument de transformation culturelle pour lutter contre le machisme ». Mais dans le petit monde du Street Art, du chemin reste à parcourir. En 2016, un projet visant à créer une œuvre de Street Art par arrondissement était lancé par la Ville de Paris. Parmi les 10 premiers artistes retenus pour la première phase… que des hommes ! Kashink affirmait « J’aimerais que le fait d’être une femme artiste, qui plus est une femme street artiste, ne soit plus un sujet ». On ne peut que l’espérer.

 

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